Au Honduras, la police rallie le peuple et met en échec l’imposition du couvre-feu (le blog de Kassandra/ Médiapart/ 5 décembre 2017)


L’imposition d’un couvre-feu dans la nuit du 30 novembre, n’a pas freiné l’ardeur des honduriens opposés à la réélection du président-candidat Juan Orlando Hernandez (JOH). La répression laisse un bilan qui s’élève déjà à plusieurs morts. Mais ce 4 décembre, la police s’est rebellée. Les honduriens n’ont pas encore de nouveau président mais déjà la volonté de restaurer l’ordre institutionnel.

Tiembla la dictadura (photo Kassandra)

Ce dimanche matin, à Tegucigalpa on préfère au traditionnel « bonjour » un « Fuera JOH !» (dehors JOH !) sonore et bien senti… Des groupes d’habitants convergent de tous les quartiers de la capitale vers la manifestation convoquée par l’Alliance d’opposition contre la dictature. Et c’est une véritable marée humaine qui déferle dans les rues de nombreuses villes du pays pour exiger le départ du président qui, pour imposer sa réélection n’hésite pas à recourir à la répression brutale. Le 30 novembre, les manifestants jusque là relativement pacifiques ont été substitués par des groupes de pillards qui ont saccagé banques, commerces et centres commerciaux. Curieusement, les forces de l’ordre pourtant promptes à disperser les plantons – y compris en tirant à balles réelles sur les protestataires – ont dans ce cas tardé à réagir. Cela a renforcé l’impression d’une provocation orchestrée pour insuffler la terreur au sein de la population et justifier une restriction des libertés, déjà précaires au Honduras. Cette menace s’est effectivement confirmée dans la soirée avec l’annonce de la suspension des garanties constitutionnelles et l’instauration d’un couvre-feu pour une période de 10 jours. Dès lors, la population est confinée de 18 heures à 6 heures du matin et tout contrevenant court le risque d’être détenu. La répression s’est immédiatement fait sentir, l’armée et la police effectuant des raids, principalement dans les quartiers populaires et tirant à balle réelle sur les récalcitrants. Au moins trois personnes ont trouvé la mort au cours de cette première nuit de couvre-feu.

Les témoignages vidéo de cette répression sauvage ont été rassemblés sur le site « Noche negra Honduras » (nuit noire) : https://www.youtube.com/channel/UCrtGcd-pHRmSySW_EfucmAw?app=desktop

Le lendemain – si l’on omet la présence massive de militaires dans les rues – la situation semble relativement normale dans la capitale, ce qui a permis à certains médias (en particulier étrangers) de titrer de manière rassurante sur un retour au calme… Pourtant, on est loin du climat apaisé auquel tant de honduriens aspirent… On vaque à ses occupations dans une ambiance tendue qui rappelle les heures noires du coup d’Etat de juin 2009 et dès 17 heures, les yeux rivés sur sa montre, chacun s’inquiète d’atteindre son logis avant l’heure fatidique du couvre-feu.

Cependant, parce qu’elles ont été particulièrement cruelles, les honduriens semblent avoir tiré les leçons du coup d’Etat de 2009 et face à la force brutale, la résistance s’exprime avec inventivité : à une heure donnée (19 puis 21 heures), un tintamarre prolongé de casseroles retentit dans toute la ville. L’idée est de signifier qu’en vertu du droit à protester pacifiquement inscrit dans la Constitution, la population, bien que confinée chez elle, n’est ni vaincue ni soumise. Les plus intrépides qui bravent l’interdiction de circuler s’exposent à des représailles. Dans la nuit du 3 décembre, les réseaux sociaux rapportent plusieurs incursions brutales de l’armée y compris dans des maisons et le décès dans le quartier Francisco Morazán à Tegucigalpa, d’Erick Javier Montoya Cruz, un jeune homme de 27 ans qui n’a pas survécu à ses blessures par balle.

Pendant que la rue convulsionne, au centre de comptage le président du Tribunal Suprême électoral, imperturbable, continue d’exhorter les partis d’opposition à participer au recomptage alors qu’il s’est opposé à accepter la pétition de l’Alliance de vérifier, non pas 1106 urnes (5% des suffrages) mais 5000% (30%), une demande pourtant jugée raisonnable par les missions d’observation internationales, comme l’a affirmé la chef de la mission de l’Union Européenne Marisa Matias au matin du 4 décembre, insistant sur le fait que le processus n’était pas terminé, bien que le dépouillement accordant 42,98% à Juan Orlando Hernandez et 41,09% à Salvador Nasralla ait été donné pour finalisé par le TSE à 5 heures 15 du matin. La question de savoir si l’exercice, démocratique par excellence, d’élire ses représentants était compatible avec la restriction des garanties constitutionnelles et l’imposition d’un couvre-feu n’a pas reçu de réponse directe de la part de l’eurodéputée Macias. Celle-ci a néanmoins réitéré la ferme condamnation de toute forme de violence qu’elle soit le produit d’actes de vandalisme ou le fait de la répression et rappelé que le propre d’une démocratie est de garantir le droit de manifester et la liberté d’expression.

policias

La mise en pratique de cette recommandation est venue quelques heures plus tard de là où on l’attendait le moins. À 17 heures environ, se produit un extraordinaire retournement de situation. Les Cobras, corps d´’élite de la police nationale, se déclarent en rébellion contre leur hiérarchie et refusent de sortir de leurs casernes pour réprimer la population. Les tanks anti-émeutes sont reconduits au quartier général. Commencé à Tegucigalpa, le mouvement se répand comme une traînée de poudre dans tout le pays, d’abord à San Pedro Sula, la capitale économique du pays puis dans les principales villes du pays. Après quelques moments de tension entre les Cobras et la police en tenue, les différents corps de forces de l’ordre rejoignent le mouvement. La population, d’abord incrédule, commence alors à affluer vers les casernes et fraternise avec les « fils du peuple » portant l’uniforme. Les policiers pour leur part, ont émis différents communiqués dans lesquels, outre les réclamations concernant leurs salaires non conformes à la dureté de leurs conditions de travail, ils expriment leur malaise face à l’obligation de réprimer les manifestations pacifiques et accusent leurs chefs de chercher à les instrumentaliser politiquement. Le Ministre de la Sécurité Julian Pacheco a d’abord minimisé les faits, puis chercher a rassurer les protestataires en assurant que le budget pour les salaires et la prime de Noël était d’ores et déjà assuré. Mais les policiers ont mis en avant les considérations éthiques et non les revendications corporatistes. Arrivé sur les lieux, le ministre a été conspué par ses subordonnés et empêché de pénétrer dans la caserne. Accompagnés par les organisations de défense des droits humains, les policiers ont annoncé une grève du zèle à partir du lendemain. À San Pedro Sula, certains ont même entamé une grève de la faim jusqu’à ce que « l’ordre institutionnel » soit réinstaurée dans le pays. Depuis lors, malgré le couvre-feu (repoussé à 20 heures au lieu de 18 heures), on observe des scènes de liesse dans tout le pays. La population, libérée de la peur de la répression, est descendue massivement dans les rues apportant provisions et café aux policiers… tout en continuant de clamer haut et fort leur souhait de voir le président reconnaître sa défaite.

Vers 23 heures, les Cobras lisent un nouveau communiqué dans lequel ils affirment qu’ils resteront dans leurs casernes jusqu’à ce que le « cirque » (textuellement) électoral soit terminé. L’ensemble de la police se déclare en grève… et fait savoir que « si la volonté du peuple est de recompter toutes les voix, qu’il en soit ainsi ». Ils reprochent à leurs supérieurs et à l’armée (dont c’était la tâche) de ne pas avoir fait respecter l’État de droit et la constitution. Les policiers entendent donc s’ériger en garants de l’application de l’article 3 de la Constitution qui stipule que : « personne ne doit obéissance à un gouvernement usurpateur ni à qui assumerait des fonctions ou des emplois publics par la force des armes ou en utilisant des moyens ou des procédures qui violent ou ignorent ce que cette Constitution et les lois établissent. Les actes vérifiés commis par de telles autorités sont nuls : Le peuple a le droit de recourir à l’insurrection pour défendre l’ordre constitutionnel. »

Assurément, en marge de l’atypique processus électoral, le Honduras vit un moment historique, peut être comparable à ce qu’a pu être, en 1974, la Révolution des œillets au Portugal. Ironie du sort, la couverture de la plupart des médias français et européens est loin d’être à la hauteur des évènements qui se déroulent pourtant sous leurs yeux. De nombreux articles font penser au film « Les grandes ondes (à l’Ouest) » dans lequel une équipe de la télévision suisse part faire un reportage sur les réalisations de la Confédération helvétique au Portugal et assiste sans rien y comprendre à la chute de la dictature portugaise. Ce 4 décembre, dans une remarquable homogénéité les articles en français concernant le Honduras se sont intéressés aux querelles de chiffre ou, comme en France lorsqu’ils s’adressent aux syndicalistes en grève, se sont inquiétés de l’intention des leaders politiques d’appeler à la retenue leurs partisans indignés… Dans ce lamentable concert, la palme revient sans doute au rédacteur en chef d’une radio autrichienne, lorsqu’il a rétorqué au journaliste qui tentait de lui expliquer les tenants et aboutissants de la situation : « dans un pays comme le Honduras, cela n’a aucune importance de savoir qui est élu, non ? »

Aujourd’hui, dans ce petit pays dont, aidée par ses médias, l’opinion internationale se fiche comme d’une guigne, des policiers réconciliés avec un peuple entier ont donné une magnifique leçon de maturité politique à tant d’autres qui se targuent – à tort – de maîtriser les rouages de la démocratie.

Kassandra

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