Colombie: la peur de la mort règne chez Nestlé (Christophe Koessler/ Le Courrier)


En mai, trois employés de Nestlé ont été assassinés en Colombie dans le contexte d’un conflit social. Qui est responsable? Pour le syndicat local, l’entreprise ne protège pas suffisamment ses travailleurs. Les quelque 650 employés syndiqués de la fabrique de Nestlé à Bugalagrande, en Colombie, ne sortent plus guère de chez eux. À tout moment, même sur la route du travail, des motards peuvent surgir et les cribler de balles. C’est ce qui s’est produit à trois reprises le mois dernier.

Le CEO de Nespresso, Jean-Marc Duvoisin, et le président colombien, Juan Manuel Santos, prennent un café à Bogotá. Nestlé estime que la sécurité de ses employés devrait être assumée par l’État colombien. KEYSTONE

Le 13 mai, Gilberto Espinosa, 52 ans, délégué du syndicat de l’alimentation Sinaltrainal, chargé des activités sportives, rentrait d’une partie amicale de foot lorsqu’il a brutalement été fauché par la mitraille sur la voie publique. Dix jours plus tard, sans qu’aucune mesure de protection n’ait été prise entre temps, Cristián Andrés Lozano, 31 ans, et Luis Eduardo Domínguez, 22 ans, ont été abattus alors qu’ils quittaient leur domicile le soir pour se rendre à l’usine. Eux, n’étaient pas des militants. Le plus jeune, lui, n’était même pas membre de Sinaltrainal. Pourtant, de puissants intérêts ont voulu délivrer un message de terreur et intimider les syndicalistes alors qu’ils renégocient actuellement la convention collective portant sur les conditions de travail avec Nestlé. Ces trois assassinats portent à 18 le nombre d’employés de Nestlé, généralement des militants, tués en Colombie depuis 1986. Sept d’entre eux travaillaient à la fabrique de Bugalagrande, dans le département du Valle del Cauca, dans le sud du pays.

Pour en savoir plus, Le Courrier a interrogé par téléphone Edwin Mejilla Correa, président du syndicat Sinaltrainal Colombie.

Y avait-il eu des menaces? Ces attentats ont-ils été revendiqués?

Gilberto a été menacé. C’est tout. Une lettre est parvenue au syndicat en février, signé par un supposé groupe appelé «Travailleurs de la vieille garde de Nestlé». Nous avons immédiatement informé les autorités judiciaires et la société Nestlé. Personne n’a agit.

Dans quel contexte s’inscrivent ces meurtres?

En avril, nous avons transmis formellement nos revendications à Nestlé en vue du renouvellement de la convention collective de travail. La négociation a démarré début mai.

Quelles sont vos revendications? Et comment l’entreprise les accueille-t-elle?

Nous avions dénoncé la CCT car nous souhaitons obtenir plusieurs sortes d’améliorations de nos conditions de travail et de vie. Nous réclamons des mesures pour assurer un logement digne à tous les employés, l’accès à la formation continue et à des soins de qualité – car le service public n’est pas suffisant – et de meilleurs salaires. L’inflation nous a fait perdre une bonne partie de notre pouvoir d’achat. Pour l’heure, nous n’avons obtenu aucun accord sur ces questions. Les négociations devraient se terminer le 15 juin prochain.

Quel pourrait être le mobile des trois assassinats du mois de mai?

Nous ne sommes pour l’instant parvenus à aucune conclusion. Nous ne savons pas qui se cache derrière ce groupe qui a signé la lettre de menaces. Nous constatons qu’il y eu une omission de la part de Nestlé car elle avait été informée des menaces et n’a pas réagit. Elle renvoie toute la responsabilité à l’État. Le conflit collectif de travail existe, nous ne pouvons pas affirmer s’il est à l’origine des assassinats ou non. Nous espérons que la justice fasse son travail.

Qui pourrait avoir un intérêt à faire tuer ces personnes ?

Depuis la création de Sinaltrainal en 1982, nous avons toujours été persécutés par des groupes armés illégaux. Beaucoup de nos camarades sont morts. A l’exemple de Luciano Romero (syndicaliste employé de Nestlé, ndlr) qui a été assassiné par des paramilitaires à Valledupar en 2005. De nombreux acteurs pourraient être impliqués: les bandes criminelles émergentes (BACRIM), les paramilitaires, comme les Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), etc. Notre syndicat compte des membres au sein de 63 entreprises au niveau national. On nous accuse de tout, y compris d’être des complices de la guérilla, etc. Beaucoup d’intérêts sont en présence. Notre section syndicale de Bugalagrande est l’une des plus actives.

Pourquoi ces groupes criminels ou paramilitaires tueraient des syndicalistes ou employés de Nestlé en particulier?

Les paramilitaires et les Bacrim se sont convertis avec le temps en fournisseurs des entreprises. Certains d’entre eux exploitent des fermes, avec de grandes surfaces de terres, et y font paître des vaches. Leur lait est ensuite vendu à des sociétés qui le transforment. Ces groupes armés ne veulent pas de conflits sociaux. Ils peuvent craindre par exemple une grève, et donc une paralysie de la fabrique qui contreviendrait à leurs intérêts. Notre département du Valle del Cauca est à haut risque. Il y a énormément de Bacrim, et d’autres groupes illégaux comme los Urabeños, las Aguilas Negras, los Rastrojos, etc. Ils peuvent être connectés de manière directe ou indirecte aux entreprises. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Que demandez-vous aujourd’hui à Nestlé en matière de sécurité?

Depuis 2009, nous sommes en discussion sur une «proposition intégrale» en matière de sécurité que nous avons soumise à Nestlé. Nous ne sommes toujours pas parvenus à un résultat satisfaisant. Nestlé devrait pourtant garantir la sécurité de ses employés. Nos demandes vont de l’octroi de congés spéciaux aux travailleurs menacés, à la mise à disposition de mesures de protection spécifiques (en Colombie, un ou deux gardes du corps armés accompagnent la personne menacée dans un véhicule, parfois blindé, ndlr). D’autres mesures sont aussi nécessaires: l’installation de caméras de sécurité et de barrières à leurs domiciles, la protection des locaux du syndicat, etc. Nous ne sommes pas parvenus à de réelles avancées en la matière, mais Nestlé a tout de même accepté certaines mesures (…)

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