Dérives réactionnaires et contre-mouvements dans le sud (Laurent Delcourt/ extrait de l’éditorial de « Droites militantes et mouvements réactionnaires dans le Sud » (Alternatives Sud, Centre Triconinental-CETRI)


Les pays du Sud connaissent-ils un tournant réactionnaire ? La question est à poser au regard de la montée en puissance, quasi simultanée sur les trois continents, de forces sociales et politiques régressives. À contre-pied des luttes émancipatrices, elles reviennent sur les conquêtes démocratiques des dernières décennies. Symptômes du brouillage des identités, de l’explosion des inégalités et du renforcement des clivages, elles tirent parti du recul des forces progressistes. 

Le cas de l’Amérique latine

Couverture de l’ouvrage collectif (Alternatives Sud/ Cetri) « Droites militantes et mobilisations réactionnaires »

Dans un contexte d’inégalités abyssales, de ralentissement de la croissance et d’explosion de la violence criminelle, l’Amérique latine n’a pas été épargnée par cette vague réactionnaire. Ce continent, qui avait cristallisé les espoirs et les fantasmes de la gauche européenne durant la première décennie du 21ème siècle, semble lui aussi être entré dans une phase de restauration conservatrice. Après le « tournant à gauche » (Alternatives Sud, 2005), est venu le coup de barre à droite. Pluriels, les forces et les courants politiques réactionnaires, souvent rangés sous l’appellation générique de « nouvelle droite », reconquièrent un à un les territoires perdus ces vingt dernières années au profit des gauches.
Au Venezuela, la droite remporte les élections parlementaires de décembre 2015. D’importantes municipalités en Équateur, en Bolivie et au Brésil tombent dans son giron entre 2014 et 2016. Dans ce dernier pays, elle orchestre en 2016 la destitution de la présidente Dilma Rousseff, après une procédure théâtrale d’impeachment que beaucoup qualifient de « coup d’État » institutionnel, à l’instar des coups de force parlementaires qui ont débarqué les présidents Zelaya au Honduras (2009) et Lugo au Paraguay (2012). Au Chili, elle vient de porter au pouvoir, pour la seconde fois, un milliardaire qui a bâti sa fortune sous la dictature de Pinochet. Et c’est un autre richissime homme d’affaires, Mauricio Macri, qui a été propulsé à la présidence de l’Argentine, après une campagne acharnée contre la présidente Cristina Kirchner Fernandes, menée par une coalition hétéroclite de partis conservateurs et de groupes de jeunes libéraux.
Même dans les pays où elles occupent depuis longtemps le pouvoir, les droites ont renforcé leur poids politique, en particulier celui de leurs composantes les plus radicales. Au Pérou, avec la victoire en 2016 de l’économiste, ex-banquier central et investisseur Pedro Pablo Kuczynski ; au Guatemala, avec celle de Jimmy Morales, candidat du Front de convergence nationale, créé par d’ex-militaires accusés de crimes de guerre ; ou encore en Colombie, où la « derecha uribista  » s’est fortement mobilisée contre l’accord de paix avec les FARC.
Là où elles reprennent les commandes, à savoir à peu près partout, ces nouvelles droites s’emploient à revenir sur les réformes engagées par les gouvernements progressistes au cours de la décennie précédente, démantèlent à tour de bras des législations sociales et environnementales ou les institutions censées les mettre en œuvre et multiplient les mesures favorables au milieu d’affaires, au risque de remettre en question les réels progrès accomplis en matière de réduction de la pauvreté et des inégalités. Comme le montre le cas paradigmatique du Brésil, dans la plupart des situations ces politiques ont été associées à un agenda politique ultraconservateur sur le plan sécuritaire, moral et sexuel.
Dans plusieurs pays, ce backlash a également pris la forme de vastes mobilisations, qui ont essentiellement fait descendre dans la rue les couches moyennes : grèves géantes et blocus organisés contre le gouvernement vénézuélien depuis le début du siècle, insurrection sécessionniste du Comité civique pro-Santa Cruz en Bolivie en 2008, soulèvement des syndicats agricoles patronaux et des secteurs de l’agrobusiness en Argentine en 2008 contre la politique fiscale du gouvernement de Nestor Kirchner et longue suite de mobilisations contre le gouvernement présidé par sa femme, Cristina Kirchner-Fernandes entre 2012 et 2014 ; manifestations antifiscales en Équateur en 2015, etc. Si certaines de ces protestations agglutinaient également des secteurs de la gauche, leurs principaux maîtres d’œuvre n’en étaient pas moins nettement ancrés à droite, et leurs revendications premières, franchement réactionnaires.
Plusieurs de ces mobilisations ont d’ailleurs joué un rôle majeur dans la reconstruction d’une puissante opposition politique. Ainsi les manifestations organisées contre Cristina Kirchner, souvent présentées comme apolitiques et spontanées, peuvent être considérées comme le point d’orgue d’un long travail de réorganisation, remobilisation et rénovation des droites argentines, désireuses d’en finir avec près de quinze ans de kirchnérisme et d’en revenir à un modèle ultralibéral d’inspiration « ménémiste ». 
Dans le grand pays voisin, les mobilisations ont pris une tout autre ampleur, et une tournure plus décisive. Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues du pays entre 2014 et 2015, à l’appel d’une poignée d’organisations libérales et conservatrices, pour réclamer la destitution de la présidente de gauche Dilma Rousseff, dans ce qui peut être considéré comme l’une des plus importantes vagues de mobilisations depuis trente ans. 
Le profil social des manifestants (classes moyennes à hautes), la tendance idéologique des organisations mobilisées (ultralibérales, libertariennes, pro-vie, pro-armes à feu, nostalgiques du régime militaire, etc.), le type de slogans proférés par cette foule vêtue de vert et de jaune (pour une intervention militaire, contre le communisme, contre les politiques sociales, pour la diminution des impôts, pour plus de sécurité et d’armes à feu, etc.) et l’appui (sinon la sympathie) reçu dans les rangs de l’opposition, de groupes parlementaires clairement marqués à droite, dans les médias et certains secteurs de la justice ne laissent planer aucun doute sur le caractère réactionnaire de ces mobilisations pro-impeachment et anticorruption. Sur bien des points, leur physionomie les rapproche des gigantesques « Marches des familles avec Dieu et pour la liberté » qui, en 1964, avaient précédé et préparé le coup d’État contre le président João Goulart.
Sans elles, l’issue du procès politique intenté à Dilma Rousseff aurait sans doute été tout autre. Sans elles, les élections n’auraient pas débouché sur la mise en place du Congrès le plus conservateur qu’ait connu le pays depuis la démocratisation. Et sans elles, l’une des figures de proue du mouvement anti-Dilma, le parlementaire d’extrême droite xénophobe, raciste, misogyne et autoritaire Jair Bolsonaro, n’aurait jamais acquis une telle popularité, au point de se situer en bonne place dans la course à la présidentielle d’octobre 2018. 
Au Brésil comme dans les autres pays du continent, ni la difficile conjoncture économique de ces deux dernières années, ni l’usure politique – qui justifierait une saine alternance – n’est à même de rendre compte de ce brusque retour en arrière. La montée d’un virulent activisme de droite, l’émergence soudaine dans l’espace public d’une pluralité d’acteurs, de groupes et de collectifs réactionnaires (religieux, ultraconservateurs ou ultralibéraux) bien décidés à peser sur les futurs choix politiques, ainsi que le nombre croissant de leurs sympathisants suggèrent un changement plus profond, d’ordre culturel.

Pour lire l’éditorial complet de Laurent Delcourt et en savoir plus: https://www.cetri.be/Derives-reactionnaires-et-contre