Des voix féministes latino-américaines en France (article de Clara de la Fuente/ IHEAL-CREDA et vidéo Ni una menos Paris)


Ces derniers temps, faisant suite à l’affaire Weinstein, de nombreuses voix de femmes se sont élevées et ont occupé l’espace médiatique. Aux États-Unis, les femmes ont décidé de briser le silence à travers une vague de protestation massive sur les réseaux sociaux, symbolisée par le hashtag #MeToo. Cette vague a ensuite gagné le reste du monde et notamment la France avec #BalanceTonPorc. Néanmoins en Amérique latine, cela fait déjà quelques années que des femmes se sont mobilisées dans la rue pour protester contre le machisme enraciné dans la société et contre les conséquences dramatiques issues de ce patriarcat désormais inacceptable.

La situation pour les femmes sur le continent latino-américain est particulièrement violente : selon le rapport publié en 2016 par la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), douze femmes y sont assassinées chaque jour. Cependant, le féminicide n’est que la partie immergée de l’iceberg de cette violence que certaines femmes subissent quotidiennement : viols, violences domestiques, traites, inégalités en matière d’opportunités de travail, d’accès à l’éducation et de représentation politique, violences envers les minorités sexuelles, autochtones et militantes écologistes… une série de violence interminable qui ont poussé à la montée de protestation, avec pour mot d’ordre « Ni una menos » (« Pas une de moins »), lancée en Argentine en mai 2015, suite à des assassinats de jeunes femmes particulièrement choquants et révoltants.

Tout comme la vague internationale Me Too, le Ni Una Menos s’est propagé dans toute l’Amérique latine, notamment au Pérou en 2016 lorsque la société a été bouleversée tout comme en Argentine par le cas de deux Péruviennes victimes de la brutalité de leurs conjoints et de la passivité de l’appareil judiciaire. Un premier pas a été fait à travers la création du groupe Facebook « movilización nacional ya » (« pour une mobilisation nationale dès maintenant »). Ce groupe a permis aux Péruviennes de témoigner de leurs traumatismes et de tisser une forte solidarité entre elles et tous ceux qui soutiennent leur combat. Ainsi, ce groupe a permis l’organisation d’une grande marche, le 13 août 2016, de 50 000 personnes : c’est alors l’une des plus grandes mobilisations citoyennes de l’histoire du Pérou.

Parallèlement, des Péruviennes s’activent à des milliers de kilomètres de leur pays natal, à Paris, en gage de solidarité envers leurs concitoyennes. De bouche à oreille, chacune parvient à mobiliser son réseau et c’est ainsi que le 13 août 2016, sur la place du Trocadéro, de nombreux musiciens et artistes iront accompagner ces femmes, de même que des personnalités importantes comme l’ambassadeur du Pérou Manuel Rodriguez Cuadros, pour manifester contre ces intolérables violences et injustices subies par les Péruviennes. C’est la naissance d’Alerta feminista, dont le lancement officiel s’était produit quelques mois auparavant. Ce rassemblement a été un véritable succès pour les organisatrices, et pour l’une d’entre elles, Tania Romero Barrios, « cette manifestation est un véritable tournant qui marque un avant et un après ». En effet, cette marche  du 13 août à Lima a été suivi par ce rassemblement solidaire à Paris, mais aussi à Madrid, Barcelone, Rome, Berlin, Buenos aires, New York et Sydney.

Pour la capitale française, Alerta Feminista a voulu rendre cette manifestation dynamique et pédagogique par la prestation de performances et des micro-fictions notamment pour dénoncer les 30 000 stérilisations forcées d’amérindiennes sous le gouvernement d’Alberto Fujimori. La poésie et la musique étaient également à l’honneur lors de cette journée, avec l’interprétation de l’hymne des femmes en chanson. Un clin d’œil à l’identité andine a été fait à travers le code vestimentaire de la manifestation : habillées en polleras, les Péruviennes ont eu l’occasion de partager leur culture avec les passants. Néanmoins, « ce n’étaient que des codes visuels, -précise Tania -, l’objectif principal était de dénoncer la situation catastrophique des femmes en Amérique latine, et également dans le reste du monde ». La particularité de l’association était de constituer à ses débuts un groupe très hétérogène puisque pour certaines c’était la première fois qu’elles participaient à une manifestation, tandis que d’autres étaient déjà assidues aux mouvements activistes en France, mais toutes avaient un point commun : un ras-le-bol général de la misogynie et des abus d’une société machiste, et la volonté de changer les relations sociales au Pérou.

Depuis, l’association s’est développée et est devenue bien plus qu’un mouvement de solidarité avec Ni Una Menos.  En plus de vouloir rendre visible les violences, l’état des droits et les revendications des femmes et des minorités de genre en Amérique latine et en France, l’autre principal objectif des membres d’Alerta Feminista est celui de revendiquer leurs droits en tant que femmes et minorités de genres immigrant.e.s en France, plus susceptibles de subir des discriminations (racisme, salaires plus bas, précarité du travail).

Plus récemment, Alerta Feminista s’est mobilisée le 8 mars 2018 à Paris, pour trois revendications majeures: pour un avortement légal, libre, sûr et gratuit ; pour la reconnaissance du travail des femmes ; et contre tout type d’oppression, illustrée par le slogan « nos corps et notre terre ne sont pas des territoires de conquête ». Alerta feminista n’était pas seule à manifester : de nombreuses autres associations et collectifs latino-américains installés en France ont collaboré dont Guarichas Cosmikas, la batucada lesbo-trans-féministe, composée de féministes de toutes origines (Amérique latine, France, Afrique). Ainsi, l’association péruvienne s’est latino-américanisée voire, internationalisée. Aujourd’hui toute personne engagée pour la cause des femmes peut devenir membre du groupe, et ce dernier fait particulièrement attention à ce que leurs discours, leurs expositions, et débats soient en français, et que leurs pancartes soient lisibles dans les deux langues. Car le but d’Alerta Feminista est de se solidariser avec l’ensemble des luttes féministes dans le monde entier, en commençant par tisser des liens avec le mouvement féministe français.

Cependant, l’association continuera à conserver son identité latino-américaine car les réunions en Assemblée Générale se font toujours en espagnol, pour faciliter la prise de parole de certains membres pour qui la langue serait une barrière pour dialoguer autour d’un sujet sensible. L’association est très active et diversifie ses activités : participation à de nombreux festivals de cinéma péruvien et latino-américain à Paris et ailleurs en France, interventions dans des milieux académiques tels que l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales) ou encore lors de séminaires de doctorants spécialisés sur l’étude de genre à l’EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales)… Ces féministes ne manquent pas d’inspiration pour sensibiliser le public à de multiples thématiques.

Clara de la Fuente (Institut des Hautes Études d’Amérique Latine/ Centre de Recherche et de Documentation sur les Amériques)

http://www.iheal.univ-paris3.fr/fr/node/3079