Drogues. Le Mexique pris en étau entre cartels et armée (article de L’Humanité)


Plus de 600 ossements viennent d’être retrouvés à Tijuana, à la frontière états-unienne, dans une zone où règne la criminalité organisée. Juillet dernier dans l’État de Sinaloa, 17 morts dans un ­affrontement police-pistoleros ; 28 morts à la prison d’Acapulco ; 11 morts dans une fête de l’État d’Hidalgo ; 8 supposés narcos abattus par la marine dans un quartier périphérique de Mexico…

Sous l’inscription « Que cela ne se répète pas», le 17 août, à ­Tijuana, au nord du Mexique, la police scientifique examinait des centaines de fragments d’os humains. Guillermo Arias/AFP

À ­Tijuana, au nord du pays, à la frontière états-unienne, des centaines de fragments d’os humains viennent d’être découverts dans la même zone où, en 2012 puis en juin dernier, des restes analogues avaient été trouvés. De l’autre côté, à San Antonio au Texas, dans le conteneur d’un camion, 38 migrants mexicains ont été retrouvés en état avancé de déshydratation ; 10 sont morts…

Depuis les années 1990, temps où, après la mort de Pablo Escobar, les cartels colombiens cherchaient de nouvelles voies pour passer leur cocaïne, se sont tissés de nombreux réseaux ne se limitant plus à la culture de la marihuana et du pavot. Le Mexique est entré dans le cycle production, distribution et consommation. La guerre de territoires entre les cartels s’est élargie au contrôle d’une large bande frontalière au nord-est du pays, pour les laboratoires de production de drogues synthétiques, provoquant la fuite des ­paysans qui y vivent et l’exécution des migrants refusant de devenir passeurs du trafic.

 

Le président Felipe Calderon (2006-2012) a aggravé une situation déjà critique en mettant l’armée et la marine, auxquelles il revient constitutionnellement de défendre la sécurité nationale, sur des tâches de sécurité intérieure. Il a ainsi favorisé un usage excessif de la force : violations des garanties individuelles, tortures, exécutions, disparitions, le tout couvert par la juridiction militaire. Bilan : plus de 100 000 morts, près de 30 000 disparus et des déplacés par dizaines de milliers.

Des militaires maquillent des scènes de crime

En juin 2014, son successeur, Enrique Pena Nieto, a dû affronter le cas Tlatlaya, dans l’État de Mexico, qui a remis l’armée au cœur du débat : 22 personnes tuées par des soldats « lors d’un affrontement entre délinquants et des éléments du 102e bataillon d’infanterie », version officielle qui ne tiendra pas longtemps. Des témoins affirment que les militaires ont attaqué, pendant leur sommeil, les occupants d’un hangar et les ont abattus, altérant ensuite la scène du crime. L’armée les couvrira pendant plusieurs mois puis des peines symboliques seront prononcées. L’enquête pourrait être rouverte, mais l’armée refusera sans doute toute investigation du pouvoir civil. Comme elle le fait depuis trois ans dans le cas des 43 disparus de l’École normale rurale d’Ayotzinapa, dont on n’a plus rien su ­depuis la monstrueuse mise en scène du gouvernement pour imposer sa « vérité historique ».

En juillet 2017, Sergio Ocampo écrivait dans le journal la Jornada que la clé de l’enquête pourrait se trouver à La Gavia, hameau reculé du canton de San Miguel Totolapan.

Violence contre la population civile, les homosexuels, les femmes

Quelques semaines avant, dans la même zone, contrôlée par deux groupes criminels, les Tequileros et la familia Michoacana, Sergio Ocampo et six de ses confrères avaient été arrêtés et retenus par une centaine d’hommes armés qui, après les avoir tenus au bout de leurs armes, leur ont volé tout leur matériel informatique et photographique, portables et véhicule. Tout près de là, l’armée mexicaine, qui contrôle un barrage d’accès à la région, n’a pas bougé. L’affrontement armée-narcos masque une autre violence, celle contre la population civile, celle qui criminalise les mouvements sociaux, tue les défenseurs des droits humains, les écologistes, les homosexuels, les universitaires, les femmes…

La presse en danger

Assassinée Miroslava Breach, correspondante de la Jornada dans l’État de Chihuahua. Assassiné Javier Valdez, correspondant de la Jornada dans l’État de Sinaloa. Et avec eux, plus de 100 professionnels de la presse exécutés depuis 2000, dont une vingtaine au cours de la dernière année. En toute impunité. Impunité qui, avec la corruption, fait le lit de la violence. Dans la justice, dans la police et dans l’armée, dans les instances gouvernementales, fédérales ou locales, la dissimulation et la complicité ont donné le droit de tuer. Le journaliste mexicain Candido Rios a été tué par balles, mardi 22 août. Il s’agit du dixième reporter assassiné au Mexique depuis janvier 2017. Ce correspondant d’un quotidien de l’État de Veracruz couvrait des faits divers policiers. Dans un pays où la corruption et le narcotrafic restent très répandus, son travail lui valut de s’attirer les foudres de nombreux responsables politiques. La protection gouvernementale dont bénéficiait Candido Rios n’a pas pu empêcher sa mort, ni celles d’un ancien chef de police et d’une tierce personne, présents à ses côtés le jour du meurtre.

Françoise Escarpit

https://www.humanite.fr/drogues-le-mexique-pris-en-etau-entre-cartels-et-armee-640886

Sergio Ocampo, journaliste de La Jornada, victime d’agressions et de menaces, sera présent à la Fête de l’Humanité, à l’invitation de France-Amérique latine. Il témoignera des dangers que courent les journalistes mexicains et participera à plusieurs débats et rencontres à Paris, Grenoble, Bordeaux et Marseille entre le 15 et le 22 septembre.