Francia Márquez, une femme au cœur de la lutte afro-colombienne


Francia Márquez est devenue le symbole des luttes afro-colombiennes. Les menaces ne l’empêchent pas d’être de tous les combats et elle a participé à la table des négociations des accords de paix entre le gouvernement colombien et les FARC à La Havane en 2016. Elle était il y a quelques jours à Paris, où elle a rencontré des membres de France Amérique Latine. Portrait d’une résistante dont une interview sera publiée dans le prochain Fal Mag.

Sur l’une des avenues bondées d’un quartier sensible de Cali, capitale départementale de la Vallée du Cauca, un petit restaurant afro-colombien vient d’ouvrir, au début de l’année 2017. Au menu tamales (viandes en papillotes entourées de feuilles de bananiers), ceviche (marinade), jus de fruits frais ou encore champú, boisson locale à base de maïs. Quelques clients s’installent sur les tables et les chaises massives en bambous. Pour les servir Francia Márquez, à la tête de ce petit commerce aidée par son plus grand fils de 17 ans et une cousine. À seulement 35 ans, elle s’est déjà opposée à l’exploitation des mines d’or illégales pour sauvegarder sa région ancestrale dans le département du Cauca. Avec son tablier, nul ne soupçonnerait qu’il a en face de lui l’une des figures des luttes afro-colombiennes du pays.« C’est un projet personnel qui m’aide à garder le moral, à me sortir de mon quotidien pesant. Mais j’évite d’y venir trop souvent, j’ai peur d’être repérée. »

« J’ai peur à chaque instant que quelqu’un surgisse et me tue »

Cela fait maintenant trois ans qu’elle vit avec elle quotidiennement. Depuis qu’elle mène un combat frontal contre les mines illégales installées sur ses terres de La Toma, les groupes paramilitaires comme les Águilas Negras, lui envoient des menaces de mort régulièrement.

Elle a dû quitter sa famille, ses amis, sa communauté et ses montagnes chéries de la Cordillères des Andes occidentale, pour se réfugier à Cali, la troisième ville de la Colombie, à l’Ouest du pays , aussi connue comme la capitale de la salsa. « J’adorais danser,  faire la fête, profiter de la vie ! Aujourd’hui j’ai peur à chaque instant que quelqu’un surgisse et me tue. Je ne dors plus la nuit, je ne veux pas être seule dans un taxi. Mais c’était mon destin. » raconte-t-elle.

L’or aux racines de la lutte afro-colombienne

Le destin de Francia Márquez a commencé en 2009 à Yolombo, un village afro-colombien appartenant à la communauté de La Toma au nord de la région du Cauca au sud-ouest de la Colombie. Dans ces territoires connus pour leurs richesses minières depuis la Conquête espagnole, les esclaves se sont libérés et installés depuis 1636.

Les Afro-colombiens vivent des mines d’or artisanales en utilisant des méthodes ancestrales sans aucun polluant. Mais en 2009, le gouvernement a autorisé certaines multinationales comme AngloGold Ashanti, à exploiter les mines d’or des alentours sans consulter les habitants. Francia Márquez s’est donc engagée au Conseil communautaire de La Toma (instance de décisions collectives) et a mené un combat judiciaire contre le gouvernement auprès de la Cour Constitutionnelle. La Constitution de 1991 protège les droits des minorités ethniques du pays et leurs territoires. Ainsi, avant n’importe quel projet sur des terres afro-colombiennes ou amérindiennes, les populations doivent être consultées en amont et accepter. Ce qui n’a pas été le cas pour la Toma.  « Je voulais défendre la terre de nos ancêtres, là où ils sont enterrés, là où ils se sont battus pour que nous vivions en paix au milieu d’une nature saine et luxuriante. Ils ont été esclaves, ne le soyons pas, protégeons leur héritage. J’ai pensé à mes enfants, aux futures générations et je me suis dit que je ne pouvais pas attendre que cela se passe, rester indifférente c’est cautionner ! » souligne-t-elle avec colère.

La Marche des Turbans contre l’exploitation illégale des mines

Après une lutte acharnée, la Cour Constitutionnelle a reconnu le défaut de consultation. Le gouvernement a reculé et annulé les concessions. Mais les groupes criminels ont commencé à exploiter illégalement les mines d’or et à polluer au mercure et au cyanure  les cours d’eau. La jeune femme a alors pris la tête du « Mouvement des femmes noires pour le respect de la vie » et des territoires ancestraux afro-colombiens du Nord du Cauca. Avec 80 compagnes, fin 2014, elle a mené « La Marche des Turbans » jusqu’à Bogotá pour demander  au gouvernement l’arrêt des mines illégales et de l’occupation de leurs terres. Elles ont obtenu un accord toujours pas respecté… « À partir de ce moment-là, j’ai commencé à être connue, on disait de moi que j’étais un leader ! Mais c’est faux, je n’ai jamais été seule dans mes combats. Des hommes, des femmes, des jeunes étaient avec moi pour défendre notre Madre Tierra, l’environnement, notre culture afro-colombienne. », s’indigne-t-elle dans un costume de « meneuse », parfois trop lourd à porter pour elle. En 2015, elle a reçu le Prix National de défense des Droits de l’Homme pour avoir défendu son groupe ethnique et son territoire.

« Cela reste une paix sur un bout de papier »

Mais Francia Márquez rassemble les générations, les jeunes l’admirent et les plus âgés lui demandent des conseils. Porteuse des espoirs de son peuple, elle est même allée à la table des négociations de paix à La Havane entre le gouvernement colombien et les FARC. « J’ai demandé des réparations pour notre peuple, pas seulement pour les 50 dernières années du conflit avec les FARC mais pour les 400 ans de droits bafoués. J’ai aussi eu l’occasion de dire au Président Santos qu’il était un menteur, que les accords passés avec notre communauté n’avaient jamais été respectés. Pour moi, les autorités locales comme le gouvernement sont corrompus. Lors des négociations, nous avons exigé l’intégration d’un chapitre ethnique, et à la dernière minute, ils ont reconnu ce chapitre ! Mais cela reste une paix sur un bout de papier. La lutte n’est pas finie, nous attendons des actions concrètes et des réparations pour toutes les victimes. » continue la jeune femme avant de se lever pour servir un dernier client. Francia Márquez doit ensuite retourner étudier, elle termine une thèse sur le racisme structurel en Colombie et prépare son diplôme d’avocate.

Sarah Nabli

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