Les luttes des peuples latino américains étaient présentes au Forum Alternatif Mondial de l’Eau (FAME)


FAME_8L’association France Amérique Latine s’est fortement impliquée dans l’organisation du FAME, un évènement international exceptionnel, qui s’est tenu à Marseille et dans sa région entre le 9 et le 17 mars pour représenter un contrepoids citoyen au forum officiel et pour affirmer que l’accès à l’eau est un droit et pas une marchandise.

Le Forum officiel a « pris l’eau », « a coulé », « a fait flop », – se sont amusés les participants au FAME, mais le Forum alternatif, organisé par des dizaines d’associations, réseaux, syndicats, pour faire entendre d’autres voix que celles des multinationales et des gouvernements, a obtenu un succès encore plus important que ce qui était prévu, tant par l’importance de la participation que par la qualité de son contenu.
Dans un pays champion des multinationales de l’eau et dans une ville qui a confié la gestion de son eau à Veolia et Suez, les mouvements citoyens présents ont revendiqué la gestion publique et citoyenne, équitable et durable de l’eau-bien commun de l’humanité.
Le FAME a rassemblé, dans une ambiance chaleureuse et constructive, et avec une forte participation de la population marseillaise, environ 5000 citoyens de 90 nations de plusieurs continents, qui ont échangé leurs expériences de luttes en participant à plus de 50 ateliers et assemblées plénières aux Dock des Sud, au théâtre Toursky et au siège du conseil régional PACA.
Des rencontres internationales ont également été organisées à Martigues et Aubagne.
L’initiative s’est terminée par une manifestation combattive et multicolore pour le droit à l’eau et la protection de la ressource et contre sa privatisation dans le monde entier, puis par un concert réunissant 2 000 spectateurs.

La déclaration finale du forum (bientôt en ligne) a réaffirmé que l’eau doit être un bien commun et pas une marchandise et qu’il est nécessaire de remettre en cause le mode de développement productiviste, dans l’agriculture, l’industrie et l’énergie afin de préserver une ressource plus précieuse que l’or.

Le FAME n’a pu réussir que grâce à l’implication des associations, des citoyens et des 300 bénévoles marseillais qui ont assuré les tâches d’installation, d’accueil, de sécurité et de gestion des ateliers.
FAL Nationale, FAL 13 et FAL Marseille tiennent particulièrement à remercier les marseillais qui ont généreusement hébergé et accompagné les intervenants latino-américains invités par notre association ou des associations qui ont préparé le FAME avec nous.

En effet, de nombreux latino-américains sont venus jusqu’à Marseille pour représenter les peuples de ce continent qui luttent de manière particulièrement dynamique pour que l’eau soit un bien commun, de qualité et non contaminé par les méga projets d’extraction des ressources naturelles. D’ailleurs, des marches pour l’eau avaient également lieu à la même période au Pérou et en Equateur.

Nos invités latino-américains ont essentiellement participé aux débats concernant les axes thématiques suivants, co-organisés par notre association :

-  Le droit à l’eau.
-  Eau et Extractivisme : du Nord au Sud, un modèle, des luttes.

Le prochain FAL Mag reviendra sur cet évènement et présentera des interviews de plusieurs participants latino- américains.

Ci dessous : plus de précisions sur les 2 séries d’ateliers co-organisés par FAL et les témoignages de nos invités, ainsi que quelques photos.

Programmes complets de ces 2 séries d’ateliers :
http://www.fame2012.org/files/droit.pdf et http://www.fame2012.org/files/eauext.pdf

Le droit à l’eau

La reconnaissance par l’ONU du droit à l’eau comme un droit humain fondamental constitue une victoire éclatante, obtenue grâce aux différents mouvements qui l’ont porté partout dans le monde, depuis des années ; on songe par exemple à la guerre de l’eau à Cochabamba en Bolivie et à bien d’autres luttes. Ce droit comprend l’accès à une eau propre et non contaminée, la préservation de la ressource, l’information et la participation des citoyens aux mécanismes de décisions.
C’est un point d’appui pour ouvrir la voie à l’alternative de l’eau-bien commun face à l’eau-marchandise et rendre effectif ce droit partout, au-delà des déclarations d’intention.

Les cinq sessions du FAME regroupées sous le thème du droit à l’eau ont porté en avant les témoignages et les revendications, les analyses et les stratégies, les expériences et les propositions des acteurs des mouvements sociaux. Ils y ont fait le bilan de l’état des luttes, et de la prise de conscience de l’eau comme bien commun face aux choix politiques et aux priorités économiques.
La question du droit à l’eau y a été aussi abordée sous des angles juridiques et législatifs pour construire des synergies autour de la mise en place d’instruments contraignants.

Les partages d’expériences autour des récentes grandes mobilisations populaires pour l’eau ont été l’occasion d’échanger sur la stratégie du mouvement pour le droit à l’eau, catalyseur pour l’exigence de démocratie.
Enfin, différents témoignages ont évoqué les obstacles à la mise en place effective du droit à l’eau, et présenteront quelques exemples réussis de participation citoyenne à la gestion de l’eau.

L’axe thématique « Droit à l’eau » a été coordonné par Elif Karakartal, membre de France Amérique Latine.

Voici quelques exemples des témoignages présentés par nos invités latino-américains
dans le cadre de l’axe thématique « Droit à l’eau » :

Témoignages des luttes locales contre la spoliation de la ressource et pour la reconnaissance du droit à l’eau comme un droit humain fondamental.
Face aux pratiques d’accaparement des ressources naturelles qui mettent en danger la ressource et privent les populations locales de l’accès à l’eau, en raréfiant ce bien vital, des luttes se développent partout dans le monde et contestent les logiques de privatisation et les modèles économiques imposés.
Cette session s’est ouverte avec des témoignages sur la Marche pour la Défense de l’eau et de la vie qui s’est déroulée au Pérou en février 2012 et a permis d’entendre les témoignages de Françoise Chambeu, franco-péruvienne, membre du Collectif « Conga no va « et de Gad Amit, Confraternidad Guanacasteca, Costa Rica .

L’eau, patrimoine de la terre et bien commun : défense des écosystèmes et du cycle intégral de l’eau
Il était nécessaire dans le cadre du forum de comprendre que l’eau fait partie d’un tout et que brise son cycle provoque de graves conséquences. Melanio Huamani Damián, responsable de l’irrigation de la communauté de Andamarca, Pérou, Juan Camilo Mira, biologiste environnementaliste, coordinateur de l’Unité Technique de Corporación Ecofondo, Colombie et Monseigneur Luis Infanti, Chili, ont participé à cette réflexion.

Eau et délits : se doter d’outils juridiques pour défendre le droit à l’eau et pénaliser son usage irrationnel
Les cas de contamination industrielle ne sont en règle générale jamais sanctionnés en proportion des dommages irréversibles causés sur l’environnement et les modes de vie des communautés. Au cours de cette session, quelques cas de contaminations criminelles ont été exposés par la voix de ceux qui sont contraints d’en assumer les conséquences sans l’avoir choisi ni provoqué, simplement parce qu’ils vivaient là. Les intervenants ont fait des propositions pour réglementer les usages des cours d’eau et pour établir des sanctions contraignantes contre les délits environnementaux. Graciela González de Encizo et Atahualpa Sofia Encizo González de l’association Un salto de vida ont présenté un cas scandaleux d’injustice environnementale subie par les communautés de El Salto y Juanacatlán, de l’Etat de Jalisco au Mexique. Gustavo Gómez, Procureur général à la Cour fédérale de Tucuman, Argentine, a expliqué en quoi la création d’un Tribunal Pénal International était nécessaire pour juger les délits liés à l’usage irrationnel de l’eau.

Ça s’écrit eau, ça se lit démocratie : mobilisations citoyennes et mouvements sociaux pour le droit à l’eau
Face aux logiques de marchandisation des biens communs et de pillage des ressources naturelles, des mobilisations citoyennes pour défendre le droit à l’eau ont vu le jour un peu partout dans le monde.
Dans certains cas, elles ont réussi à mettre en place des mécanismes démocratiques comme le référendum, dans d’autres cas, elles ont abouti à expulser directement les entreprises privées : Rafael Colmenares, conseiller de l’organisation Culturagua et Secrétaire Exécutif du Forum National Environnemental, promoteur du référendum colombien pour le Droit à l’eau a présenté les perspectives pour le droit humain à l’eau en Colombie..

La dynamique politique du Droit à l’eau
Juan José Dutto, ex Defensor del Pueblo (Défenseur du Peuple) de Neuquén, Virginia Cerf et Julieta Pineiro de Caja Roja, Argentine, ont
présenté leurs réflexions sur les mécanismes de la confiscation de la gestion de l’eau par quelques-uns et les voies de sa ré-appropriation citoyenne.

Eau et Extractivisme : du Nord au Sud, un modèle, des luttes

Mines, puits de pétrole et de gaz, plantations ou élevages industriels, barrages hydroélectriques géants, extraction d’hydrocarbures de schiste …, tous les jours, de nouveaux territoires sont transformés en zones de sacrifice destinées à fournir matières premières et énergie. L’exploitation à grande échelle de la nature et de ses « ressources » s’accélère de façon exponentielle dans les pays du « Sud », enfermés dans ce « rôle » depuis l’époque des colonies. Bouleversements sociaux et transformations culturelles inévitables, altérations souvent irréversibles des écosystèmes, pollutions aux effets dévastateurs pour la santé, – les impacts des industries extractives sont connus et dénoncés.

Partout, au Sud, comme au Nord, éclatent des conflits entre populations victimes ou menacées, entreprises et pouvoirs publics. Dans de nombreux endroits de la planète, s’organisent des résistances, se structurent des mobilisations et naissent des mouvements populaires qui s’opposent aux « mégaprojets » d’exploitation.

Les mines à ciel ouvert polluent les cours d’eau et les aquifères, dégradent les zones de recharge hydrique, détériorent les glaciers et le permafrost. Des millions de litres d’eau sont utilisés quotidiennement pour les activités minières au détriment des besoins des populations. L’exploitation pétrolière provoque de véritables tragédies environnementales, sanitaires et humaines. Les grands barrages hydroélectriques sont à l’origine de la disparition des poissons de nombreux fleuves, ce qui équivaut à la destruction des économies locales basées sur la pêche. La liste est longue…

Le terme « extractivisme » nous vient de l’Amérique hispanophone. Il est de plus en plus utilisé pour désigner l’accélération de toutes les activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle et la place centrale de ces secteurs d’activité pour les économies exportatrices de matières premières. Il définit aussi l’une des caractéristiques essentielles du système économique et social dominant, qui ne peut assurer sa pérennité et sa reproduction sans l’extraction continue des « ressources naturelles », afin de fournir une base matérielle indispensable à nos économies de croissance et à nos sociétés de consommation.

Pendant le FAME, des représentants de communautés paysannes et indigènes, membres d’assemblées populaires et de collectifs citoyens, universitaires et associations de différents pays du monde et particulièrement d’Amérique latine se sont retrouvés autour des activités de l’axe thématique « eau et extractivisme » afin de partager expériences et idées, construire des stratégies pour contrer l’extractivisme et réaffirmer la centralité de l’eau comme source de vie et bien commun de l’humanité, tout en se posant la question des alternatives au modèle actuel de société.

L’axe thématique « Eau et extractivisme » a été coordonné par Anna Bednik, membre de France Amérique Latine.

Voici quelques exemples des témoignages présentés par nos invités latino-américains
dans le cadre de l’axe thématique « Eau et extractivisme » :

Or noir contre or bleu : résistances citoyennes face à l’avancée des transnationales pétrolières
Avec l’épuisement des réserves conventionnelles d’hydrocarbures, la course à d’autres gisements, en particulier non conventionnels, est devenue mondiale, les compagnies pétrolières repoussant chaque jour la frontière du possible mais surtout de l’acceptable, au prix d’impacts toujours plus lourds pour les peuples et l’environnement. Pour illustrer la résistance des populations face aux multinationales pétrolières en Amérique latine, Grégory Lassalle (Collectif Guatemala) a projeté un extrait de son dernier documentaire « Dérives de l’art, dérivés du pétrole », sur les conséquences des activités de l’entreprise franco-britannique Perenco. Le cas du procès contre Chevron Texaco en Equateur a également été évoqué.

Eau et industrie minière en Amérique latine : désastres écologiques, résistances sociales
Les mégaprojets miniers, menés en grande majorité par des corporations transnationales, vont invariablement de pair avec de graves impacts sociaux et environnementaux et mettent tout particulièrement en danger la qualité et la disponibilité de l’eau. L’expansion de la « méga-industrie minière » provoque de nombreux conflits et résistances de la part des communautés victimes ou menacées, souvent criminalisées et brutalement réprimées. De nombreux acteurs des résistances en Amérique Latine ont partagé leurs expériences : Mourik Bueno de Mesquita, du Centre d’Études Régionales Andines “Bartolomé de las Casas”, (Cusco, Pérou), Virginia Cerf de Caja Roja, Argentine, Françoise Chambeu et Raquel Neyra du Collectif Conga No Va, (Pérou/France), Efraín Rufino Condori Ramos dirigeant du Comité de lutte de la province de Melgar et des communautés du fleuve Ramis, bassin du lac Titicaca (Pérou), Carlos González de l’Association écologiste INTI CHUTEH, qui se consacre à la préservation de l’eau dans la province de San Juan (Argentine), Grégory Lassale du Collectif Guatemala, Lino Pizzolon, de l’Observatoire de l’Eau – Université Nationale de la Patagonie SJB, et de l’Assemblée de Voisins Autoconvoqués Non à la Mine, (Esquel, Argentine), Docteur Andrei N. Tchernitchin, du Collège Médical du Chili et Mario Martínez Ramos, du Frente Amplio Opositor (FAO) a la Minera San Xavier de San Luis Potosí, Mexique (Chili).

Eau et barrages hydroélectriques
Une table ronde sur la relation entre l’eau et les barrages hydroélectriques à partir de deux perspectives : celle des luttes locales contre les barrages et celle des contextes politique et économique de la mise en place des projets de génération d’hydroélectricité, a réuni, du côté latino-américain, Juan Pablo Orrego, Ecosistemas (Chili), Danilo Urrea, CENSAT Agua Viva, (Colombie) et Baltasar De La Cruz Consejo de la Juventud Maya, Garifuna y Xinca- Consejo de Comunidades indígenas del Territorio Ixil- Fundamaya (Guatemala)

Contrer l’extractivisme, défendre l’eau. Table ronde de synthèse
Une table ronde avec plusieurs participants des différentes activités de l’axe thématique « eau et extractivisme » a permis de conclure le cycle et s’arriver à une réflexion commune sur les moyens d’action et l’intérêt des articulations, entre les mouvements qui luttent contre les différentes manifestations de l’extractivisme, au Sud, comme au Nord. Les participants à cette table ronde étaient entre autres : Mourik Bueno de Mesquita du Centro Bartolomé de las Casas, (Cusco, Pérou), Lino Pizzolon de l’Observatorio del agua (Argentine), Antonio Gustavo Gómez, (procureur général à la Cour fédérale de Tucuman (Argentine), et Graciela González de « un Salto de Vida » (Mexique).

Le travail de synthèse réalisé collectivement à l’issue de cette dernière table ronde a permis d’aboutir à la déclaration suivante :

Nous qui appartenons aux différentes luttes contre l’extractivisme – exploitation des biens naturels à échelle industrielle – dans toutes ses formes (hydrocarbures y compris gaz et pétrole de schiste, mines, grands barrages, modèle agroindustriel, etc.), originaires de nombreux pays du Sud et du Nord, nous nous reconnaissons comme faisant tous partie du même combat, en lien avec toutes les luttes pour l’eau. Nous dénonçons la criminalisation de la résistance sociale pour l’eau, dont le dernier exemple est l’assassinat le 15 mars, de Bernardo Vasquez Sanchez qui luttait contre les entreprises minières au Mexique. Nous dénonçons non seulement les multinationales extractivistes, mais aussi les institutions financières internationales, traités internationaux, et gouvernements qui soutiennent ce modèle.
Nous demandons la création d’une Cour Pénale Internationale sur les délits environnementaux, pour juger les crimes de lèse humanité contre les peuples.
Enfin, nous appelons non seulement à lutter contre l’extractivisme mais aussi à changer les modes de consommation, pour mettre fin à la surconsommation et au dogme de la croissance économique qui poussent à l’accélération de l’extraction des biens naturels.