L’enquête lancée par le ministère public est ironiquement appelée “la vérité historique” par ses détracteurs. Elle met en avant la responsabilité des représentants de la police, épaulés par des membres d’une bande locale, les Guerreros Unidos, à la demande du maire d’Iguala et de son épouse. Les mafieux se seraient chargés d’éliminer les jeunes en les tuant puis en brûlant les corps dans une fosse à Cocula, à proximité d’Iguala. Des experts ont examiné des restes humains retrouvés sur place, sans pouvoir en tirer de conclusions. À ce jour, les corps des disparus n’ont toujours pas été retrouvés.

Sous la pression d’une opinion révulsée, le gouvernement a accepté une nouvelle enquête menée par des experts internationaux qui ont réfuté, preuves à l’appui, le rapport final mexicain. Empêchés de finir leur travail, ils ont quitté le pays avec fracas. Depuis, l’enquête piétine. Les familles et des associations de défense des droits de l’homme n’ont jamais cessé de réclamer la vérité.

Courrier international : Sergio Ocampo, trois ans après la disparition des étudiants de l’école d’instituteurs d’Ayotzinapa, quel est l’état d’esprit au Mexique au sujet de ce drame ?

Sergio Ocampo : Les familles et les organisations citoyennes sont toujours à vif. Jamais ce pays n’avait connu une mobilisation aussi forte, et avec un tel retentissement international. Il s’agit de jeunes gens, étudiants et fils de paysans, que les autorités ont d’ailleurs essayé de discréditer. Cela nous fait toujours mal, et rien n’est résolu. S’il y avait un État de droit, les coupables auraient été poursuivis, les erreurs [attribuées aux forces de l’ordre] auraient entraîné des poursuites. Et surtout, elles n’auraient jamais dû coûter des vies.

Vous étiez présent à Iguala, dans l’État de Guerrero, ce soir du 26 septembre, trois heures après le début des tirs sur les étudiants par la police locale, avec le soutien de membres du crime organisé. A posteriori, quel constat faites-vous sur les conclusions de l’enquête ?

Comment porter crédit à la fameuse « vérité historique » présentée par le procureur de l’époque ? [Jesús Murillo Karam, en janvier 2015, une version contestée par un groupe d’experts indépendants]. Cette nuit-là, le 26 septembre, il y avait un gros orage et il a énormément plu pendant une bonne partie de la nuit. Comment aurait-on pu brûler des corps dans une fosse à ce moment-là ? Et pourquoi n’a-t-on jamais fait d’enquête sur le 5ème autobus qui se trouvait sur place, et que le rapport des experts indépendants [en septembre 2015] a estimé chargé de drogue ?

Vous évoquiez il y a peu une nouvelle hypothèse que vous avez recueillie sur le terrain. Ainsi, une partie des jeunes auraient été éliminés par un autre groupe local de crime organisé ?

Dans le village de La Gavia, qui se situe au début de la Sierra Madre del Sur, principale zone de culture de la “gomme” [d’opium, extraite de la capsule du pavot] et de marijuana, des membres du collectif d’autodéfense local Movimiento por la Paz [Mouvement pour la paix] de San Miguel Totolapan m’ont rapporté les faits suivants. Le collectif a arrêté et interrogé plusieurs membres d’une bande criminelle appelée Los Tequileros, des gens armés et qui se désignent entre eux comme “matanormalistas” [tueurs d’élèves de l’école normale d’instituteurs d’Ayotzinapa]. À l’aube du 27 septembre 2014, ont reconnu ces mafieux, ils auraient convoyé depuis Iguala et Cocula jusqu’à La Gavia une vingtaine de jeunes. Ils les auraient assassinés et enterrés dans les replis des collines proches du village. La Gavia pourrait être la clé de l’énigme du dernier voyage de ces jeunes. Ces déclarations ont été transmises au ministère public, qui a dit que cette piste serait explorée. Mais cela n’a pas été fait.

Propos recueillis par Sabine Grandadam