Première rencontre internationale des gardiens des lacs, ville El Tambo


UN PAS VERS L’UNITE

“Que no se repita la historia…
El oro de mis lagunas, el oro de mis lagunas,
Ya lo quieren explotar, ya lo quieren explotar
Nosotros Cajamarquinos, nosotros Cajamarquinos,
No lo vamos a dejar, no lo vamos a dejar.
Los Andes de Cajamarca, los Andes de Cajamarca,
Amenazados estan, amenazados estan.
Empresas transnacionales, empresas transnacionales,
Agua quieren derivar, la vida quieren matar.
Agua SI, oro NO, agua SI, oro NO,
Agua SI, oro NO, agua SI, oro NO,
…”

Groupe TINKARI, Cajamarca

Ces quelques lignes sont extraites d’un chant écrit et interprété par le groupe Tinkari de Cajamarca. Ce groupe a été fondé en 1988 avec l’objectif « d’être le fruit qui donne la vie à un peuple qui se meurt ». Suivant l’évolution des événements à Cajamarca, ils sont entrés en lutte contre CONGA, le méga-projet minier. Ce chant évoque la beauté des lacs qui se trouvent à 4000 mètres d’altitude dans les Andes, et qui sont aujourd’hui menacés de disparition par ce méga-projet. Il dénonce le grand pouvoir des entreprises transnationales, qui prétendent exploiter la Pachamama (Terre-mère en Inca), contaminant l’eau, tuant la vie… Il annonce également que le peuple de Cajamarca ne les laissera pas faire.

Ce groupe, comme de nombreux autres activistes issus des Fronts de Défense, Rondes Paysannes (masculines et féminines), associations environnementales, associations de femmes, … était présent à la Première Rencontre Internationale des Gardiens des Lacs, organisée par le Front de Défense et l’appui de la CUNARC, dans le village El Tambo. Cette rencontre a duré cinq jours : du 4 au 8 Août 2014. Les deux premiers jours se sont déroulés dans le centre éducatif d’El Tambo, comprenant de nombreuses interventions suivant quatre grands thèmes : « La lutte pour la défense de l’eau et sa criminalisation : expériences et témoignages face au cas CONGA », « Le capitalisme, le modèle extractiviste et le changement climatique : effets et conséquences sur l’eau », « Territoires originaires et souveraineté alimentaire pour le ‘Bien-vivre’ » et « Proposition pour la construction d’un réseau mondial pour la défense de l’eau et la Pachamama ». Elle était rythmée par des projections de films en soirée.

Les activistes et les personnalités politiques soutenant la lutte tels qu’Edy Benivides, Hugo Blanco, Manuel Ramos (organisateur de l’événement avec les Gardiens des lacs et le Front de Défense d’El Tambo), Ydelso Hernandez, le président régional Cesar Aliaga Diaz, le député Jorge Rimarachin, et d’autres, ont pris la parole pour réaffirmer l’importance et la force de la lutte, ainsi que pour remercier les participants.

L’un des activistes présents se nomme Elmer Campos. Il fait partie des Rondes Paysannes de Bambamarca, et a reçu lors d’affrontements avec la police des balles traversantes. Il est aujourd’hui handicapé et le dossier entamant des poursuites pour la recherche des responsables a été archivé. Son niveau de vie ne lui permet pas de se soigner, ni même de lutter contre la douleur (sa dernière consultation de spécialiste date de 2012), il ne bénéficie pas de la Sécurité Sociale et l’Etat péruvien n’a rien fait pour lui permettre de l’obtenir. Un message de soutien lui a été adressé et il a pu s’exprimer lors de l’événement.

Les points forts de cette rencontre ont été l’appel à l’unité de tous les mouvements présents dans la lutte et son envergure internationale. En effet, différentes délégations – ou sympathisants de la lutte à titre personnel – venues d’autres pays étaient présentes : France, Espagne, Pays Basque, Colombie et Argentine, en soutien à cette lutte emblématique contre le projet CONGA et partageant leur expérience.

La présence de la Sénatrice Laurence Cohen (Parti Communiste Français), qui s’est déplacée à titre personnel et non de manière officielle, a revêtu une importance particulière, car c’est la première fois qu’une personnalité politique étrangère affirmait son soutien de cette manière, en se déplaçant, en allant jusqu’au village El Tambo et en marchant jusqu’au lac El Perol, l’un des lacs menacés par le projet CONGA.

Une partie de la délégation Française (FAL – Comité de Solidarité avec Cajamarca – Collectif Peruano) a dormi sur place, dans le centre éducatif d’El Tambo. Après avoir visionné l’intense court-métrage « Cuentan y Cantan », réalisé par Françoise Chambeu (membre du comité directeur de l’association FAL), nous avons pu écouter le fameux chant cité en introduction, par Elmer Micha, du groupe Tinkari.

Le mercredi 6 Août 2014, après avoir pris un petit-déjeuner préparé, comme tous les autres repas, par les femmes luchadoras, nous avons emprunté un combi (minibus) afin de monter aux lacs. Les voitures n’étant pas autorisées à entrer sur la « propriété de Yanacocha », c’est là qu’a débuté la Marche jusqu’au lac El Perol. Selon les estimations des associations, nous étions environ 4 000 personnes. De nombreux paysans étaient présents, à pied et à cheval, que nous accompagnions. Tout le long de la marche, nous avons été escortés par la police ; il y avait trois bus et deux minibus de policiers, les responsables étant armés. La première étape de la marche était la maison de Maxima Acuna de Chaupe, emblème de la lutte. Maxima possède sa maison et son terrain au cœur du nouveau projet CONGA et refuse de les vendre. Elle et sa famille sont constamment victimes d’abus de la part de la police de la mine, la DINOES (Police Nationale d’Opérations Spéciales), qui se rend régulièrement à leur domicile. En procès avec la compagnie minière Yanacocha, elle a été condamnée à 2 ans et 8 mois de prison et à un dédommagement à Yanacocha de 5 500 Soles Péruviens, l’équivalent de 1 500 euros, une somme énorme pour cette famille qui vit de la production de ses terres. A population était venue lui réaffirmer son soutien.

Avec Maxima et sa famille, nous avons continué la marche jusqu’au lac El Perol. Nous avons aussi pu observer que les travaux de construction d’infrastructures, sensés être interrompus, étaient en en fait poursuivis. Une réunion spontanée a été réalisée et des décisions ont été prises, notamment d’organiser des tours de ronde afin d’être présents auprès de la famille Chaupe et d’assurer sa protection contre les abus policiers. Mais, ce n’est pas si facile car l’entrée sur la « propriété de Yanacocha » est compliquée… Puis, la Marche a repris dans le sens inverse.

Le jeudi 8 Août 2014, une conférence de presse s’est tenue à Cajamarca, afin de présenter les conclusions de la rencontre internationale, au cours de laquelle la sénatrice française Laurence Cohen a pu, de nouveau, affirmer ses positions et son soutien.

Enfin, le vendredi 9 août, une conférence de presse a eu lieu au Parlement à Lima, convoquée par le député Jorge Rimarachin, à laquelle participèrent la sénatrice Laurence Cohen, une cinquantaine de dirigeants venus de Cajamarca, des responsables d’associations de défense des Droits de l’Homme et plusieurs députés. La conférence s’est déroulée avec succès.

Cet événement a représenté pour moi une « leçon de vie », une preuve que l’unité du peuple peut combattre les malversations capitalistes. Tous ces moments vécus ont étés riches et intenses. J’ai pu y écouter des témoignages d’activistes qui ont risqué leur vie et qui son prêts à mourir pour défendre leur eau et leur terre, qui représentent la vie. Aujourd’hui, il apparaît clairement que le gouvernement est prêt à sacrifier son peuple au profit de quelques-uns, des grandes multinationales … Mais il sous-estime l’unité d’un peuple, qui traverse les frontières, et qui permet de continuer à lutter, et à vivre.

L’exploitation minière n’est pas un problème propre à Cajamarca, ni au Pérou. L’AL en est la première victime, mais pas seulement. Les mouvements de résistances face aux activités extractivistes, nommés mouvements sociaux-environnementaux, sont de plus en plus nombreux. La nécessité de coordonner, d’unifier ces luttes est désormais cruciale…

Camille Cuisset