Sergio Ocampo Arista : « Les gens ne parlent plus qu’aux journalistes, car ils les écoutent » (par Sébastien Madau/ La Marseillaise)


Sergio Ocampo, journaliste de La Jornada, victime d’agressions et de menaces, était présent à la Fête de l’Humanité, à l’invitation de France-Amérique latine. Il y a témoigné des dangers que courent les journalistes mexicains et a participé à plusieurs débats et rencontres à Paris, Grenoble, Bordeaux et Marseille entre le 15 et le 24 septembre.

Photo Migué Mariotti

Journaliste au quotidien de gauche La Jornada et correspondant pour l’AFP, Sergio Ocampo Arista a profité de sa venue en France – invité par l’association France Amérique latine – pour informer le public des atteintes à la liberté de la presse dans son pays. Enquêter sur le trafic de drogue, dévoiler la corruption de la classe politique ou de la police sont devenus des activités périlleuses. Dont une dizaine de journalistes a fait les frais depuis le début de l’année. Une centaine depuis 2000…

Vous avez pris votre bâton de pèlerin pour interpeller le public français sur la situation des journalistes au Mexique. Quel message souhaitiez-vous faire passer ?

Mon but est d’informer et surtout de dénoncer la dégradation des conditions de travail et de vie des journalistes au Mexique, et notamment dans l’État de Guerrero où j’exerce.

Je travaille pour le journal La Jornada. Depuis le début de l’année, deux de nos collègues ont été assassinés.

Le Mexique a-t-il toujours été un pays difficile pour la presse ?

Oui et non. En effet, il y a toujours eu des problèmes, mais jamais de cette ampleur. Notre travail s’est compliqué. Depuis 2000, 105 journalistes ont été assassinés. Je tiens à préciser que si cette violence touche les journalistes, elle n’épargne pas le reste de la société. Les membres du mouvement social sont eux aussi durement touchés. Il existe également le drame des « desaparecidos », de plusieurs centaines de disparus.

Pourquoi les journalistes demeurent-ils des cibles ? Et qui dérangent-ils ?

Les journalistes sont touchés car ils se rendent dans les zones où opèrent la délinquance organisée et le trafic de drogue. Et parce que nous donnons la parole à ceux qui, sur le terrain, se battent et les dénoncent. L’Etat a une étrange manière de « protéger » les journalistes. Plutôt que de chercher les auteurs des menaces, on m’a mis sous la protection de six policiers. Allez faire un reportage dans ces conditions ! Sans parler du fait que je n’ai aucune confiance en la police, qui subit elle aussi la corruption et les infiltrations.

Dernièrement, alors que nous nous rendions en équipe sur une enquête, nos voitures ont été arrêtées par un barrage de narcos. Une centaine. Nous avons eu peur pour nos vies. Je pense qu’ils nous ont épargnés quand ils ont vu qu’il y avait parmi nous un journaliste allemand. Ils n’ont pas osé… par rapport aux réactions que cela aurait pu susciter.

Que fait l’État fédéral mexicain dans ce contexte ?

Il en profite pour faire persister un climat de terreur et de tension. Il ferme les yeux. Comme si les narcos faisaient le boulot à sa place. Celui de menacer voire supprimer les journalistes dérangeants. Les coupables ne sont jamais retrouvés. Puisque l’Etat ne remplit pas son rôle, le narcotrafic devient une manière pour la jeunesse de gagner de l’argent. Et beaucoup meurent.

Une affaire est en train de traumatiser la société mexicaine, celle des 43 étudiants d’Ayotzinapa disparus en 2014 et dont personne n’a retrouvé la trace. Vous avez enquêté sur ce dossier.

Là encore, l’État n’est pas exempt de reproches. Il sait des choses mais ne dit rien. On ignore ce qu’ils sont devenus. Les familles se mobilisent. Pour d’autres affaires aussi. Car des comités de soutien se créent partout. A chaque fois, on parle de dizaines de disparus.

2018 sera une année électorale au Mexique avec la présidentielle. Cela peut-il changer la donne ?

Le pouvoir se partage depuis des décennies entre le PRI et le PRD. La gauche présentera Andrés Manuel Lopez Obrador comme candidat du nouveau parti Morena. Si elle gagne, instaurera-t-elle un dialogue du même type que celui en Colombie ? Tout en sachant que le narcotrafic a de l’influence, choisit ses candidats locaux, contrôle des secteurs de l’armée. Sans parler du fait que même en cas de victoire, la gauche aura contre elle la Chambre des députés et le Sénat. Vous savez, les urnes ne sont pas un élément suffisant pour dire qu’un pays est démocratique. A partir du moment où les droits ne sont pas respectés…

À vous écouter, on a l’impression qu’il s’agit d’un système où pouvoir politique et narcotrafic se « tiennent ».

Oui, et aussi le milieu économique. Des paysans ont été menacés par des bandes parce qu’ils protestaient contre l’exploitation de mines à ciel ouvert ou d’autres ressources naturelles. Dans l’état de Guerrero, c’est flagrant. Il y règne une grande pauvreté alors qu’il existe des richesses minières. Les narcos en profitent.

Votre pays entretient des relations ambiguës avec son voisin étatsunien. Tous deux affirment mener une lutte conjointe contre le narcotrafic, mais en même temps le président Donald Trump est très critique envers son homologue Enrique Peña Nieto sur la question migratoire. Quelle est la réalité de leurs relations ?

Les États-Unis combattent le narcotrafic ? Comment ? Quand on sait que ce dernier se fournit en armes aux Etats-Unis et que c’est principalement là-bas qu’il y exporte sa drogue.

Face à ces menaces, avez-vous pensé à changer de métier ?

Non. Car les gens font appel à nous, plutôt qu’à la police ! Ils ont confiance. Si le journaliste ne les écoute pas, personne ne le fera. En revanche, nous ne nous rendons plus seuls sur les lieux. Nous formons des équipes de journalistes, c’est plus sûr… Et nous ne voulons pas nous faire accompagner par des policiers pour des soi-disant protections. Sinon, les gens se taisent…

Propos recueillis par Sébastien Madau

http://www.lamarseillaise.fr/analyses-de-la-redaction/decryptage/63939-les-gens-ne-parlent-plus-qu-aux-journalistes-car-ils-les-ecoutent

Pour plus d’informations : www.franceameriquelatine.org et http://www.jornada.unam.mx