Toujours victimes de violences, les Colombiennes reprennent leur destin en main (Jean-Claude Gerez/ Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement – CCFD)


Toujours victimes de violences malgré la fin du conflit armé, les Colombiennes cherchent à se défendre contre ce fléau. À la faveur des accords de paix, elles veulent être reconnues comme des citoyennes à part entière. (article publié  sur le magazine du CCFD, « Faim et Développement » de décembre, à l’occasion de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes)

Agricultrices accompagnées par Vamos mujer © Jean-Claude Gerez/CCFD-Terre Solidaire

« Nous sommes réunies ici pour voir comment les accords de paix peuvent nous permettre d’occuper la place qui nous revient en Colombie. Le pays vit un moment historique. Il doit l’être aussi pour nous, les femmes, qui aspirons à devenir des citoyennes à part entière au sein d’une société qui nous respecte.» Le ton employé par Liliana Moreno Betancur est volontairement solennel. Face à cette économiste, membre de Vamos Mujer, une association féministe partenaire du CCFD-Terre Solidaire, une trentaine de représentantes d’organisations rurales et sociales arborent des visages concentrés. La plupart d’entre elles ont effectué de longues heures de bus pour venir participer à un séminaire de formation à Anorí, dans le département d’Antioquia, au nord-ouest de la Colombie.  L’objectif ? Étudier les mesures spécifiques auxquelles les femmes ont droit dans le cadre des accords de paix négociés à La Havane. Avec, en filigrane, la volonté de devenir davantage maîtresses de leur destin. Patricia Luli, directrice de Vamos Mujer, rappelle : « Pendant le conflit armé, les femmes ont été massivement exposées à la violence. Selon les chiffres officiels (1), 3,8 millions d’entre elles ont été déplacées de force. Beaucoup ont aussi subi des violences sexuelles. Des horreurs auxquelles les femmes de la commune d’Anorí, 17 000 habitants, n’ont pas échappé. »

Les femmes victimes du conflit armé

Graciela Vahos Chavarria, 74 ans, elle-même « marquée dans sa chair » par le conflit se souvient : « Dans la région, il y a d’abord eu les Farc, puis les paramilitaires et l’armée régulière ». Aujourd’hui, elle représente des femmes de la région d’Anorí à la « Table des victimes », un espace institutionnel (2) destiné à favoriser le dialogue entre l’État et les victimes de la guerre civile. « Au total, sur notre territoire communal, entre 1985 et 2011, nous avons recensé plus de 6 000 femmes victimes de tout type de violences. » Ligia Castañeda Palacio fait partie de ces femmes. Si elle n’a pas eu à subir de violences sexuelles, cette quinquagénaire conserve intact le souvenir douloureux de son déplacement forcé de la ferme familiale, dans les années 1990. Elle se souvient : « Il y avait des échanges de tirs quotidiens entre les Farc et les paramilitaires. Nous n’avions pas le choix : c’était fuir ou mourir. » Ligia s’installe avec son époux sur un bout de terre à la sortie de la ville d’Anorí. Mais la violence y est toujours palpable : « Quand les para militaires étaient dans la région, ils se permettaient tout. Par exemple, ils s’installaient à table avec leurs armes et ordonnaient qu’on leur prépare à manger. Nous étions pauvres, mais nous n’avions pas le choix. » Les enfants restaient enfermés et « les jeunes filles ne sortaient pas de la maison, surtout pas pour aller en ville, car elles risquaient de se faire violer ». La peur subsistait, même après le départ des paramilitaires, « car on craignait que les Farc nous reprochent d’avoir collaboré avec l’ennemi ! »

Des violences qui se poursuivent

Des témoignages de ce type, Julie Mercela Galiano Garcia, la présidente de l’Association Municipale des Femmes d’Anorí (Ammuan), en a écouté des dizaines. Mais ce qui la choque, c’est la violence dont les femmes continuent à être victimes encore aujourd’hui. Elle souligne : « Les violences, y compris sexuelles, ont considérablement augmenté et sont plus importantes que pendant le conflit armé. Cela touche d’abord les femmes célibataires, mais aussi celles qui ont une famille. Et même les petites filles. » Les chiffres officiels de 2016 donnent une idée de l’ampleur du fléau : 731 femmes tuées entre janvier et octobre, dont 122 féminicides (3). Plus de 50 000 cas de violence au sein de la famille et quelques 15 000 cas de violences sexuelles, en hausse de 7,5 % par rapport à 2015 (4). Patricia Luli peste : « La situation est d’autant plus inacceptable, que la Colombie dispose de lois. Mais elles ne sont pas appliquées. »

Rester maîtresses de leur destin

Apicultrices accompagnées par Vamos Mujer

Pour la responsable de Vamos Mujer, le phénomène s’explique par « le lien entre la violence exercée par les hommes durant le conflit armé et celle qu’ils font subir aujourd’hui aux femmes, surtout celles qui sont financièrement dépendantes ». D’où la volonté de proposer aux femmes des formations sur leurs droits politiques, sociaux et économiques. « Les femmes veulent améliorer les conditions de vie de leur famille. Elles veulent surtout cesser d’être des victimes, pour devenir des citoyennes à part entière. » La démarche prendra sans doute du temps, « car si les lois existent, ce ne sont que des outils», avertit Liliana Moreno Betancur. Il faut que les mentalités évoluent ». À Anorí, les femmes sont prêtes. Graciela Vahos Chavarria souffle : « Nous sommes d’autant plus préparées à la paix que c’est nous qui avons le plus souffert de la guerre ».

Jean-Claude Gerez 

https://ccfd-terresolidaire.org/infos/paix-et-conflits/colombie-femmes-violences-5989