Une épidémie d’inégalités et de violences en Amérique centrale (Delphine Prunier / Institut des Amériques)

Aujourd’hui entravé et parfois dispersé, en partie au nom de la lutte contre la pandémie de Covid-19, le phénomène des caravanes de migrants, bien qu’il ne soit pas nouveau, met depuis 2018 en lumière l’exode centraméricain. Il s’agit d’un mode d’organisation qui permet aux candidats à la migration de renforcer à la fois leur sécurité et leur visibilité pour traverser les frontières et les territoires hostiles, en situation de transit vers les États-Unis.

Suchiate, Frontière Mexique/Guatemala, octobre 2018.
Photo / Javier Lira Otero / Notimex

L’Amérique centrale affronte depuis plusieurs année une aggravation des inégalités ainsi qu’une multiplication des violences (économiques, politiques et criminelles) qui poussent ses habitants à fuir leur pays d’origine, ce qui brouille la limite entre les catégories, jusque-là considérées comme distinctes, de migrants économiques et de réfugiés. Depuis la fin 2020, la crise sanitaire se mêle à d’autres facteurs géopolitiques, et on observe que l’externalisation des frontières se joue à présent au sein même de l’isthme centraméricain.

Les caravanes de migrants, entre stratégie de mobilité et mouvement social

En octobre 2018, des milliers de Centraméricains, principalement originaires du Honduras, du Guatemala et du Salvador, s’élançaient vers la frontière mexicaine, dans le but ultime d’atteindre les États-Unis. Le pouvoir des images et la médiatisation ont alors fortement impacté l’imaginaire collectif autour de ces « caravanes » qui s’apprêtaient à défier les frontières, en particulier au Mexique. La société mexicaine s’apprêtait justement à changer de gouvernement (avec l’arrivée de Andrés Manuel López Obrador à la présidence, alors porteur d’un discours en faveur des droits de l’homme) et devait en même temps se rendre à l’évidence : le Mexique n’est plus seulement un pays d’émigration, mais aussi de transit et d’accueil.

D’autres caravanes se sont constituées en 2019, puis la crise sanitaire, les fermetures de frontières nationales et les couvre-feux ont fortement restreint les mobilités intra et internationales. Ainsi, en octobre 2020 et janvier 2021, à la suite des impacts socio-économiques de la Covid19, mais aussi de la série d’ouragans qui ont gravement touché une grande partie de la région, de nouvelles caravanes ont été formées dans la zone de San Pedro Sula (Honduras) mais elles ont été détenues ou dispersés par les autorités guatémaltèques.

La stratégie de se regrouper en caravanes vise à gagner en force tant physique que symbolique, pour devenir plus visible et pour obtenir des conditions de voyage plus sûres lors du voyage, surtout à travers de Mexique, territoire d’extorsions, de disparitions et d’impunité. Mais la stratégie de mobilité en groupe traduit également un véritable mouvement social de résistance qui passe par le rassemblement d’individus isolés bien souvent victimes d’un système oppressif et dominant (tant sur les marchés du travail que dans le domaine des structures agraires ou des mégaprojets de développement). Ces migrants montrent qu’ils ne sont pas que cela : ils sont aussi des acteurs puissants, dotés d’une grande capacité d’agence, qui prennent des décisions, s’organisent et affrontent les obstacles administratifs, les régimes politiques et les forces de police, bref, les structures d’ordre et de contrôle territorial, caractérisées par la discrimination et le racisme. Les caravanes dévoilent ainsi la migration sous un autre jour : celui d’un mouvement subversif, autonome et « incorrigible » qui remet en cause la fonction d’une limite spatiale fondamentale dans la géopolitique : les frontières.

Violences multidimensionnelles, inégalités et fractures socio-territoriales comme moteurs d’expulsion

Les frontières de la région centraméricaine sont multiples. Evidemment, les asymétries sociales, économiques et territoriales sont flagrantes si on compare les indices de croissance, niveau de vie ou d’éducation de l’Isthme avec ceux du Mexique, des États-Unis ou du Canada. Mais elles existent aussi au sein même de la région, où les déséquilibres et fractures socio-territoriales ont historiquement été au cœur des mobilités temporaires, circulaires ou plus durables. Pour comprendre l’exode massif que l’on observe actuellement, il est indispensable de saisir la profondeur historique des cycles migratoires régionaux, liés à l’avancée des frontières agricoles et à l’attractivité de certains marchés du travail généralement associés aux économie d’enclave et aux logiques d’insertions des capitaux étrangers (depuis les plantations de café ou de bananes jusqu’aux maquiladoras, usines textiles ou d’assemblage de composants électroniques, de capital nord-américain ou asiatique). (…)

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Delphine Prunier est géographe, chercheuse et professeure à l’Instituto de Investigaciones Sociales de la UNAM (Mexique). Elle est spécialiste des mobilités et des dynamiques rurales en Amérique centrale.


Video Euronews janvier 2021