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Résultats des élections péruviennes  : choix entre la peste et le choléra pour le 5 juin

Les scores de Keiko Fujimori (39,73%), fille de l’ancien président Alberto Fujimori (condamné en 2009 à 25 ans de prison) n’ont pas créé de surprise ce dimanche 10 avril :  ils  correspondaient aux pronostics et aux sondages des dernières semaines.


Les mobilisations massives et unitaires contre sa candidature, le  5 avril dernier, rappelant les faits marquants du gouvernement de son père (stérilisations forcées des femmes paysannes, corruption et violations graves des droits humains,  interdiction des partis politiques et assassinats), n’ont pu empêcher cette victoire. 

Par contre, la déception et la frustration des militants du Frente Amplio (Front élargi) étaient grandes ce dimanche soir 10 avril. Gagnés par l’euphorie des réseaux sociaux, ils avaient lutté jusqu’aux derniers jours et heures pour remporte la 2ème place pour leur candidate Veronika Mendoza et assurer le duel « droite-gauche » de deux femmes (pour la première fois dans l’histoire du Pérou), au 2ème tour.

Incarnant une nouvelle image de la gauche, Véronica Mendoza avait, depuis son élection aux primaires en octobre dernier, devançant le leader de Tierra et Libertad, Marco Arana, gagné un capital de sympathie. Son ascension spectaculaire au cours des dernières semaines, pouvait, en effet, laisser envisager une “surprise” de dernière heure. Elle n’a toutefois pas réussi à dépasser  Pedro Pablo Kucynski , candidat  de «Peruanos para el Kambio », grand défenseur des investissements étrangers et  des multinationales.

Les résultats sont tombés: PPK  : 21,04 % et «Véro» 18,79 % (*).

Si l’unité de la gauche  avait été réalisée  dans la rue, avec le collectif « Non à Keiko”, elle ne  s’était pas traduite au niveau  du processus électoral, malgré la formation du « Frente Amplio ». Nombre de militants de « terrain » en particulier  dans la région de Cajamarca avaient choisi d’appuyer leur leader Gregorio Santos, « rondero » (membre de ronde paysanne), Président de la région, en détention préventive illégale depuis presque deux ans. Ce vote contestataire, exprimant principalement la fidélité et la solidarité des bases paysannes avec leur dirigeant, mais aussi la continuité de la lutte contre le projet « Conga », est arrivé en première position dans la région avec plus de 50% des votes exprimés. Cependant « Goyo” sorti de sa prison de haute sécurité pour participer au débat télévisé le 3 avril dernier n’a recueilli que  4% des suffrages au niveau national.

L’heure est aux analyses et aux leçons de l’expérience (non aux accusations) mais le  choix du nouveau Président de la République pour la période 2016-2021 sera donc, le 5 juin prochain, entre deux candidats de droite :  autoritaire ou  néo-libéral , peste ou choléra ?

Cependant beaucoup de questions se posent aujourd’hui.

Quels sont les facteurs qui expliquent le succès du fujimorisme ? Manque de mémoire collective et de conscience politique des secteurs populaires  comme l’affirment certains ?, pouvoir de l’assistencialisme et du clientélisme? puissance des manipulations  médiatiques et facteurs culturels et idéologiques? banalisation de la corruption « et désir d’un « homme fort” (ou d’une femme forte ») comme le pensent d’autres ? Le  souvenir d’une époque  de réactivation  économique  et  de  lutte  contre le terrorisme  a sans doute joué également son rôle.

Pour le Frente Amplio, la question  est de savoir  comment capitaliser ses succès, organiser les secteurs mobilisés lors de ce processus électoral pour assurer une pérennité  au mouvement.

Et pour toute la gauche, comment dépasser la « déchirure » avec une partie de ses bases populaires et  réaliser l’unité avec les  paysans et les populations  en  lutte frontale contre l’extractivisme, pour la défense de l’eau, des terres, des droits humains et environnementaux .

Le saccage accru des ressources naturelles et le passage en force des grands projets miniers, pétroliers et hydroélectriques avec la victoire de la droite au second tour  ne pourra qu’exacerber les conflits socio-environnementaux et la résistance  d’une population qui refuse d’être sacrifiée. Le prochain gouvernement qui assumera le pouvoir en juillet prochain  n’hésitera sans doute  pas à utiliser l’appareil “normatif” mis en place pendant le gouvernement Humala pour accentuer  la criminalisation des dirigeants et la répression des mouvements sociaux. L’unité des forces progressistes sera plus que jamais vitale et la solidarité  internationale d’actualité.

Françoise Chambeu (Bureau National de France Amérique Latine)