Brésil: inédite escalade de la violence politique (Chantal Rayes/ Libération)


Un seuil semble avoir été atteint, en début de semaine, lorsque le convoi de l’ancien chef de l’État, en campagne dans le Sud du pays pour la prochaine présidentielle, a essuyé des coups de feu.

La caravane de campagne de Lula a été la cible de tirs, le 27 mars, à Laranjeiras do Sul, dans le sud du Brésil. Photo Eraldo Peres. AP

Dans un Brésil plus que jamais divisé, à sept mois de la présidentielle, le spectre d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite est de plus en plus présent. Un seuil a été franchi, mardi, avec une apparente tentative d’attentat contre la «caravane» de l’ancien chef de l’État Lula, en campagne dans le Paraná, dans le sud du pays. Deux cars ont été touchés par quatre tirs qui n’ont pas fait de victime, mais ont semé la peur dans le camp du pré-candidat du Parti des travailleurs (PT). Le véhicule où voyageait Lula n’a pas été atteint. Le PT accuse des milices d’extrême droite liées aux propriétaires terriens. Le chef historique du parti, en tête dans les sondages, a clôturé mercredi son périple par un rassemblement «contre le fascisme» à Curitiba. «Il y a une claire et inédite escalade de la violence politique, observe le sociologue et politologue Rudá Ricci. L’extrême droite est à l’offensive. Elle ne cherche plus à convaincre, ne réclame plus la médiation des institutions. Elle passe à l’action directe, d’autant que les conservateurs au pouvoir avec le président Michel Temer laissent faire.» Hier encore anecdotique, l’extrême droite brésilienne paraît désormais à même d’arriver au pouvoir dans l’une des plus grandes démocraties au monde. Avec 16 % à 18% des intentions de vote, son leader, le député Jair Bolsonaro, est deuxième dans les sondages, loin derrière Lula (34 % à 37%), certes, mais largement devant les représentants de la droite républicaine. À la remorque, le probable candidat de celle-ci, Geraldo Alckmin, a affirmé (avant de se raviser) que le PT, accusé d’avoir divisé le pays, «récolte ce qu’il a semé».

«Nouvelle droite»

Juin 2013. Alors que la crise économique couve, la colère gronde au Brésil, entre autres contre le délabrement des services publics. Pour la première fois depuis longtemps, la droite est descendue elle aussi dans la rue. Elle ne la quittera plus. L’année suivante, l’enquête sur la corruption politique dite «Lava Jato» (lavage express) s’avère dévastatrice pour le PT au pouvoir, même si aucun grand parti n’y échappe. Dans ce contexte émerge une «nouvelle droite», nébuleuse de mouvements mêlant le tout libéral économique, un conservatisme moral à faire rougir les lobbies évangéliques et les partisans, minoritaires mais désormais décomplexés, d’une intervention militaire dans un pays à la dérive. Aidés en sous-main par les partis de la droite classique, ces mouvements très actifs sur les réseaux sociaux ont mobilisé des millions de personnes pour réclamer la destitution de Dilma Rousseff, finalement écartée du pouvoir en mai 2016. L’un des principaux est le Mouvement du Brésil libre (MBL). Avec 2,6 millions d’abonnés sur Facebook, «le MBL se distingue par une rhétorique belliqueuse d’élimination de la gauche, accusée de coloniser les universités et les arts», reprend Rudá Ricci. Sur les réseaux, la fachosphère se libère, avec notamment, poursuit-il, «des propos offensants contre les pauvres et les gens du Nordeste déshérité».

Obscur député de Rio depuis 1991, Jair Bolsonaro devient une figure nationale. Ironie du sort, c’est à cet ancien militaire («à côté, Marine le Pen c’est Mamie Nova», compare un diplomate) que profite le discrédit d’une classe politique minée par la corruption. «Sa popularité ne signifie pas un essor de l’extrême droite, relativise Pablo Ortellado, professeur de gestion des politiques publiques à l’université de São Paulo. Ses électeurs potentiels voient en lui un homme intègre capable de prendre des mesures énergiques. Cela ne veut pas dire qu’ils adhèrent à ses idées qui flirtent avec le racisme, à son machisme à peine voilé et à son mépris des droits de l’homme». Le parti de Lula, de par son importance sociale et historique, structure tout le champ politique, rappelle encore ce chercheur. «Or, le PT, chantre de l’intégrité politique du temps où il était dans l’opposition, a déçu les attentes de nombre de Brésiliens. C’est donc un sentiment anti-PT qui a grandi et qui ne se résume pas à la droite. Bolsonaro a réussi à se poser en porte-parole de ce sentiment».

Les tirs contre le convoi de Lula ? «Ce sont des partisans à lui qui en sont les auteurs», a osé le député. L’incident intervient alors que la température politique monte : le 4 avril, la Cour suprême examinera la demande de Lula de faire appel en liberté de sa condamnation à 12 ans de prison pour corruption. De plus, le Sud, contrée agricole où ses alliés sans-terre sont actifs, est la région où il est le moins populaire. Même dans le Rio Grande do Sul, autrefois bastion du PT, Lula a été fraîchement reçu.

Reste qu’un climat délétère s’installe dans le pays, à peine deux semaines après l’assassinat, toujours non élucidé, de la conseillère municipale de Rio, Marielle Franco, elle aussi de gauche. De quoi relancer des rumeurs d’un éventuel report des élections d’octobre. «Un ministre très proche du président Temer doute de la tenue [du scrutin], tweetait jeudi Ricardo Noblat, journaliste au quotidien O Globo. Il pense que l’aggravation de la tension politique dans le pays ne le permettra pas».

Chantal Rayes, correspondante à São Paulo

http://www.liberation.fr/planete/2018/03/30/au-bresil-une-inedite-escalade-de-la-violence-politique_1640066