Au coeur de la nouvelle situation populiste en Amérique latine, les «classes moyennes » (Christophe Ventura/ Mémoire des Luttes)


Durant les années 2000, l’Amérique latine a connu, dans un contexte de « boom » de ses exportations de matières premières, d’enrichissement des sociétés et d’hégémonie de gouvernements progressistes (ou post-néolibéraux) – qui ont mené, dans ce cadre, des politiques de redistribution et de modernisation –, une transformation socio-économique majeure… et silencieuse : la montée en puissance de classes dites « moyennes ». Celles-ci identifient en réalité un groupe social large et hétérogène dont la caractéristique est de regrouper en son sein des secteurs qui, par leurs revenus, le crédit et/ou l’endettement, ont accès à l’offre de biens et de services proposée par le système de production et de consommation capitaliste – dont les logiques et les mécanismes se sont développés en Amérique latine concomitamment à la vague des gauches au pouvoir –, ainsi qu’à une mobilité physique et sociale ascendante dans la société. Il s’agit donc des « classes consommatrices ». 

« Pour la première fois depuis des décennies [en Amérique latine], la classe moyenne est plus importante numériquement que la population vivant dans la pauvreté » rapportent ainsi l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE) et la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL). Mais il y a « classe moyenne » et « classe moyenne ». Entre 2001 et 2015, la part de la population ayant rejoint la classe moyenne dite « consolidée » pour reprendre la terminologie proposée par l’OCDE et la CEPAL – c’est-à-dire disposant, par jour, de 10 à 50 dollars américains à prix constants en valeur de 2005, et en parité de pouvoir d’achat – est passée de 21 % à près de 35 %. C’est ici que la progression a été la plus forte. Mais une seconde couche de « classe moyenne » – dite « vulnérable » et disposant, elle, d’une somme bien plus modeste de 1 à 4 dollars (PPP) – est passée de 34 % en 2000 à 40 % en 2015. Numériquement majoritaire au sein des « classes moyennes », cette population est bel et bien sortie de la pauvreté formelle ces quinze dernières années mais reste largement constituée par les pauvres et les travailleurs informels des sociétés latino-américaines. Ces derniers ont gagné un accès partiel et précaire à la consommation, sans pour autant qu’ait été modifiée leur position dans la structure socio-économique.

L’ensemble de ces populations constitue le cœur des évolutions socio-politiques des dernières années en Amérique latine. Elles sont, avec la population pauvre (25 à 30 % de la population régionale, les plus touchées par les effets sociaux de la crise économique et financière mondiale de 2008 qui affectent toutes les sociétés de la région depuis le début des années 2010.

Partout, la baisse des ressources des États entraîne la détérioration des services publics et le retour de la précarité et du chômage, notamment chez les jeunes – 25 % de la population a entre 15 et 29 ans – et les femmes. Pour leur part, la pauvreté et les inégalités – significativement combattues dans les années 2000 – progressent désormais. Dans le même temps, la région connaît une stagnation des revenus par habitant et une augmentation de l’inflation. Malgré un léger regain économique (croissance estimée à 2,2 % en 2018 et 2,8 % en 2019) intervenant après cinq années de ralentissement, dont deux de récession en 2015 et 2016, les dynamiques de crise sociale nées au lendemain de 2008 en Amérique latine s’intensifient et ont désormais pris une dimension politique.

Ainsi, depuis les mouvements de contestation sociale au Brésil contre le gouvernement de Dilma Rousseff (2013-2014), en passant par la crise vénézuélienne, nicaraguayenne ou la montée des conflictualités sociales en Argentine ou au Brésil contre les gouvernements de droite de Mauricio Macri et Michel Temer (non élu), toute la région est confrontée à une poussée des dynamiques contestataires. (…)

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