🇲🇽 Mondial 2026 : la FIFA contre le peuple mexicain (Floran Lefèvre / Blast-Info)


Billets à 400 euros, vendeurs ambulants chassés, riverains sans eau, travailleuses du sexe expulsées de leurs trottoirs : au Mexique, la Coupe du monde version FIFA n’est pas une fête populaire. C’est une opération commerciale à ciel ouvert, menée par la FIFA au détriment de ceux qui vivent, travaillent et mangent autour des stades. Reportage sur ce que la plus grande fête du monde coûte à ceux qui n’y sont pas invités.


Mario tient la main de son fils Victor et l’album Panini offert par son épouse, Esmeralda. La famille pose devant une statue. Taillé en bronze au nitrate d’argent, Pelé porte le maillot du Brésil de l’été 1970. La ville de Guadalajara a installé cette sculpture en mai 2026 sur l’esplanade du stade Jalisco, là précisément où le premier Dieu du football a soulevé sa troisième coupe du monde.

Cinquante-six ans après Pelé et quarante ans après un match France-Brésil resté dans les mémoires, le Mundial masculin revient à Guadalajara. Mario a 31 ans, Esmeralda 29. Supporters du club local, l’Atlas Fútbol Club, et habitués de ses tribunes chaleureuses, ils auraient voulu vivre au moins un match de cette troisième édition « à domicile ». Mais ils ont dû se rendre à l’évidence. Le Mexique, bien que pays hôte, n’a déjà qu’un rôle de figurant dans le tournoi. Les trois quarts des rencontres se disputent aux États-Unis. Et surtout, les places sont hors de portée.

Le président de la Fédération internationale de football association (FIFA) Gianni Infantino, celui qui avait décerné un improbable « prix de la paix » à Donald Trump en décembre dernier, n’est plus à une obscénité près. Alors qu’il avait promis « le plus grand spectacle et le plus inclusif de la planète », la réalité est exactement à l’opposé. La FIFA a fixé ses tarifs : une place coûte en moyenne plus de 400 euros. Soit un mois de salaire pour des millions de Mexicains payés au salaire minimum. « Avant, on aurait pu aller voir la Coupe du monde », regrette Mario, ingénieur électromécanicien. « Maintenant, c’est réservé à l’élite », complète Esmeralda, employée administrative. Ensemble, le couple gagne environ 2000 euros par mois, soit à peu près ce qu’il fallait débourser pour trois places tout en haut du stade de Mexico, dans les pires catégories, pour le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud, le 11 juin.

D’habitude, un match de championnat à Guadalajara, Mexico ou Monterrey rime avec un ballet de familles métissées, des vendeurs à la sauvette qui proposent maillots et drapeaux, et des odeurs de tacos dans l’air. C’est dans ce folklore que Mario a vécu le titre de champion national remporté par l’Atlas — et attendu depuis 70 ans. Il se souvient de ce dimanche soir de décembre 2021 où les supporters ont prolongé la fête toute la nuit autour du stade Jalisco, « avant de partir directement au bureau » au petit matin.

Mais la FIFA a décidé d’effacer tout ça. Pour cette édition, elle a barricadé les accès des stades jusqu’à 1,5 km à la ronde les jours de match. Elle a baptisé l’opération « Última Milla » (« Dernier mile »). En accord avec le ministère de la Défense nationale, l’instance dirigeante du football mondial affirme dans sa communication officielle que ces « périmètres de sécurité », ont pour but notamment « d’éviter le commerce informel » sur la voie publique. En clair : la FIFA veut le monopole sur tout ce qui se vend autour du stade. Vêtu de son t-shirt Iron Maiden à côté de la statue de Pelé, Mario résume ce que beaucoup de Mexicains ressentent : « C’est une façon de réprimer le folklore… Ils ont limité ce qui nous définit. »

Guadalajara en offre un exemple frappant. Le stade Jalisco, dans son jus et en pleine ville, reste silencieux depuis le début du Mondial. la FIFA a préféré organiser les quatre matchs à Guadalajara dans une autre enceinte, entourée de parkings, derrière le périphérique : le stade des Chivas, le rival de l’Atlas, inauguré en 2010. Un espace plus moderne et plus facile à « sécuriser » — ou à privatiser, c’est selon.

Jeudi 11 juin, la Corée du Sud rencontre la Tchéquie à Guadalajara. Dès la sortie de la station de bus du stade, de longues files d’attente se forment sous le soleil couchant. À un km des grilles, des agents de sécurité de la FIFA contrôlent les téléphones. Seuls les détenteurs d’un billet ou d’une accréditation peuvent emprunter les escaliers vers l’enceinte en forme de volcan. T-shirt rouge et drapeau coréen noué à la taille, Hosung Park est venu en famille depuis la Californie. « Le gouvernement et la police font un super boulot pour assurer la sécurité. Les rues sont propres. On n’est pas sollicité par des revendeurs à la sauvette, c’est agréable », apprécie le quarantenaire avant de passer sous une tente de contrôle. Les bouteilles partent à la poubelle. À partir de là, la FIFA a le monopole de la vente de nourriture, boissons et produits dérivés à prix forts.

Direction Mexico maintenant, dans l’arrondissement de Coyoacán, au sud de la capitale. Le stade Azteca se dresse au milieu de la ville. Il est passé de 120 000 à 87 000 places au fil des décennies, au fur et à mesure qu’on aménageait des espaces luxueux dans les tribunes. Il porte désormais le nom d’une banque (le « stade Banorte »), mais celle-ci n’est pas partenaire officielle de la FIFA. Alors, pour ne pas faire de l’ombre à ses sponsors, et surtout parce qu’elle commercialise toute forme de visibilité, l’instance dirigeante du football a imposé de recouvrir le nom du stade. Pour la durée du Mondial, il s’appelle officiellement « stade de la ville de Mexico ».

Un samedi matin, sur le parvis de l’Azteca, Francisco nous emmène boire un pulque (boisson locale traditionnelle à base de sève d’agave fermentée) dans un bar du quartier. Ce jeune homme en tenue noire, coiffé d’une queue-de-cheval, a étudié la littérature française et parle aussi anglais et un peu portugais. Il travaille comme agent de liaison bancaire et habite à Santa Ursula, le quartier de Coyoacàn juste à côté du stade. Il n’aime « pas spécialement » le foot, mais apprécie « l’ambiance de fête » les jours de match de l’América, le club résident.

Francisco a cru aux promesses de la FIFA — « Célébrer, échanger et s’unir autour du football » — avant de déchanter. Depuis le début du Mondial, la fédération internationale fait barrer les abords du stade dès les veilles de match par des policiers granaderos, l’équivalent des CRS. « Si tu n’as pas de billet et que tu n’habites pas dans ces rues, tu ne peux pas t’approcher du stade », constate-t-il en sortant son téléphone. Il nous montre une vidéo. La scène se passe tout près de la station de tram de l’Azteca : des agents municipaux, veste de l’arrondissement voisin de Tlalpan sur le dos, chargent dans la benne d’un pick-up des cahutes de botanas (des snacks mexicains) tenus par des vendeurs ambulants. « Nous sommes les hôtes, mais nous n’avons pas été invités », conclut Francisco.

À quelques rues dans Santa Ursula, Diana tient avec son mari un restaurant de fruits de mer. L’établissement se trouve aux abords du périmètre de contrôle de la FIFA. Pour la dernière finale aller-retour du championnat mexicain, fin mai, la salle d’une vingtaine de sièges était pleine. Le jour du match d’ouverture, jeudi 11 juin, c’est presque le désert. Diana fait les comptes, balai à la main. « Un bon samedi, pour nous, c’est entre 8 000 et 10 000 pesos de recettes. Le jour du premier match du Mexique, on a fait seulement 2 000 pesos (à peine 100 euros, ndlr). Avec toutes ces rues barrées, on ne reçoit pas les bénéfices de l’événement. »

Ce samedi 13 juin, à 10 heures du matin, Gilberto*, 50 ans, maillot vert de l’équipe nationale sous son tablier, émince de la viande de mouton pour ses tacos de barbacoa. Un crâne de l’animal trône derrière la vitre de son stand, un chariot ambulant autour duquel les clients mangent assis sur des chaises en plastique. Posté à quelques centaines de mètres de l’Azteca, il subit lui aussi le chômage forcé les jours de matchs. « On pensait pouvoir profiter du Mondial, mais les autorités nous ont interdit de venir autour du stade », regrette-t-il. Pour Gilberto, l’explication ne fait pas mystère : « Comme ça, ils peuvent accaparer les ventes dans le stade ». Un constat lucide : la FIFA interdit ainsi les vendeurs dehors pour vendre, elle, dedans, à ses prix.

À la sortie de la station de tram de l’Azteca, des barrières et des grands panneaux ceinturent le lieu des sacres de Pelé en 1970 et de Maradona en 1986. On distingue des slogans anti-Mondial recouverts de peinture fraîche. Un peu plus loin, Mariel* termine le service commencé à 5 heures du matin. Cette autre commerçante informelle, en âge d’être à la retraite, vient ici chaque jour pour vendre des brioches, du café, des yaourts et des sodas. « On est là du lundi au dimanche, parce qu’on vit au jour le jour »… mais pas les jours décidés par la FIFA. « La veille du match d’ouverture [qui a eu lieu le 11 juin], poursuit-elle, une délégation de la ville est venue nous annoncer que ce ne serait pas possible d’être là le lendemain ». Motif officiel : « Pour votre sécurité ». Comprendre : la sécurité des touristes.

Elle n’est pas la seule à entendre ce discours. « Ils nous ont dit que ce ne serait pas bien vu d’être là les jours de match devant les étrangers », rapporte José Ignacio, un autre employé dans le collimateur, les bras tatoués, en train de préparer des tacos vendus un euro l’unité. Pour lui, ça signifie à chaque fois perdre un salaire journalier fixe de 22 euros, auxquels s’ajoutent normalement des pourboires. 

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