🇳🇮 Nicaragua : l’ultime raidissement du régime ? (CETRI / Bernard Duterme)
Dans cette « carte blanche » publiée par Le Soir, Bernard Duterme (CETRI), auteur de Toujours sandiniste, le Nicaragua ? (Bruxelles, Couleur Livres) et de Amérique latine : les nouveaux conflits (Paris, Syllepse), tente de décrypter le nouveau verrouillage dictatorial du régime de Daniel Ortega et Rosario Murillo au Nicaragua. À l’aune de leur duplicité politique et au regard des menaces trumpistes.

À chaque nouvelle étape de l’involution du régime politique du Nicaragua, on se dit pourtant que c’est la dernière. La dernière avant l’implosion. Jugez sur pièces. Il y a vingt ans, Daniel Ortega, l’ancien commandant de la révolution sandiniste des années 1980, revient au pouvoir, par les urnes. Mais dès le départ, les dés sont pipés. Pacte préalable avec l’extrême droite, modification sur mesure des règles électorales, alignement sur les positions ultraconservatrices de l’Église locale, gage néolibéral offert aux fédérations patronales, au Fonds monétaire international (FMI) et aux États-Unis…, l’ensemble permet le retour à la présidence du pays de l’éternel leader du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) qui, entretemps, s’est déjà délesté de la plupart des grandes figures des années révolutionnaires et de tout projet émancipateur.
Confiscation du pouvoir, orthodoxie économique
La confiscation progressive mais complète du pouvoir peut commencer. De pratiques clientélistes en tactiques opportunistes, d’achats de complaisances en collusions illicites, d’élections frauduleuses en réformes constitutionnelles, le couple présidentiel – Ortega et son épouse, Rosario Murillo, première ministre de fait, puis vice-présidente et enfin, autodésignée « coprésidente de la République » – vont finir par détenir tous les leviers qui comptent. Aujourd’hui, l’emprise du clan présidentiel – enfants et proches inclus – sur l’exécutif, le législatif, le judiciaire, l’administration électorale, l’armée, la police, les médias, chacune des 153 municipalités du Nicaragua et quelques secteurs clés de l’économie nationale, est totale. Jusqu’à preuve du contraire, bien sûr. D’éventuels tiraillements internes pourraient lézarder l’édifice.
Sur le plan économique, les deux décennies du régime Ortega-Murillo affichent un bilan positif, à coup de dispenses fiscales, sociales et environnementales… Croissance de 4% en moyenne annuelle, explosion des investissements étrangers, de l’extraction et des exportations de matières premières, quadruplement du PIB, le slogan officiel « La terre et la main-d’œuvre les moins chères d’Amérique centrale ! » a fait son effet. Les États-Unis restent de très loin le premier partenaire commercial du pays, mais ce sont des entreprises chinoises qui ont obtenu le plus grand nombre de concessions minières ces deux dernières années. Le FMI en tout cas continue de saluer régulièrement l’orthodoxie des politiques menées, même si pendant près de dix ans à partir de 2006, le couple Ortega-Murillo a pu bénéficier aussi, en marge des comptes publics, de la générosité du Venezuela chaviste (à hauteur d’un quart du budget national).
La répression sanglante des contestations sociales du printemps 2018 par le régime nicaraguayen (plus de 300 tués par balle) va précipiter sa fuite en avant autoritaire. Illégalisation de tout parti politique d’opposition, éradication de tout contre-pouvoir réel ou supposé, emprisonnements, déchéances de nationalité, déportations, saisie de plus de 5000 organisations sociales, médias et universités, purges internes, surenchère législative visant à criminaliser tout comportement estimé déviant, l’arsenal de la spirale répressive paraît sans limite. L’autocratie dynastique des coprésidents Daniel Ortega (81 ans) et Rosario Murillo (75 ans), ainsi que de leurs enfants aux postes clés, a fait la preuve de sa capacité à se perpétuer.
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