🇭🇹 « À Port-au-Prince, en Haïti, lorsque les exactions diminuent dans un quartier, elles augmentent ailleurs » (Frédéric Thomas / Le Monde)


Alors qu’un nouveau massacre a été commis, dans la nuit du 23 au 24 août, en périphérie de la capitale haïtienne, le chercheur Frédéric Thomas (Haïti. Briser le piège colonial) revient, dans une tribune au Monde, sur la prise de pouvoir des bandes armées, tout en s’interrogeant sur la stratégie des autorités et de la communauté internationale.

Flag of Haiti painted on the cracked wall with soldier shadow. (Crédit : zmotions, shutterstock.com)

Haïti se rappelle à nous. Un nouveau massacre a été commis dans la nuit du 23 au 24 août à Kenscoff, quartier périphérique de la capitale, Port-au-Prince. Une quarantaine de personnes tuées, une vingtaine d’autres enlevées. Comme après chaque carnage, le gouvernement haïtien a communiqué, fait des annonces et rappelé platoniquement sa détermination à combattre les gangs armés. Les acteurs internationaux ont dénoncé, condamné, témoigné de leur compassion et réaffirmé leur engagement intact aux côtés du pays. La population, elle, meurtrie et exaspérée par cette politique spectacle, s’organise, se bat et résiste en exigeant encore et toujours des comptes, la fin de l’impunité et des actes concrets et durables. En vain jusqu’à présent.

Cette nouvelle nuit de terreur questionne la stratégie poursuivie par le pouvoir en place et la communauté internationale. En raison de son positionnement – elle ouvre la voie aux quartiers huppés du haut de la capitale –, Kenscoff est sous pression depuis janvier 2025 et a connu de nombreuses attaques des gangs. La dernière, début juillet, avait fait une soixantaine de morts. Le survol de drônes, ces derniers jours, annonçait une offensive imminente. Pourtant rien n’a été fait.

Au cours de ces huit dernières années, depuis le massacre de La Saline, un quartier populaire de Port-au-Prince, qui marque leur montée en puissance, parallèlement à leur instrumentalisation pour mater le soulèvement populaire qui faisait alors trembler le pouvoir, les bandes armées se sont renforcées et structurées. Elles n’ont cessé d’accroître leurs ressources et leur pouvoir sur les quartiers et les territoires, au point de contrôler aujourd’hui l’essentiel de la capitale et du département de l’Artibonite. Et elles continuent de s’étendre. Et avec elles, la faim, les déplacés (12% de la population), la terreur qui se manifeste entre autres par les viols collectifs.

Pourtant, ces derniers mois, la police haïtienne s’était davantage manifestée dans les rues et avait engrangé quelques succès. Circonscrits et ponctuels. Elle est ainsi arrivée à prendre l’initiative, à repousser des attaques et à reprendre l’un ou l’autre quartier aux gangs. Sans réussir à s’y maintenir. Les bandes armées se replient, se déplacent, attendent, puis attaquent à nouveau. Lorsque les exactions et enlèvements diminuent dans un quartier, ils augmentent ailleurs. En réalité, Haïti est en situation de guerre : selon l’ONU, plus de trois mille personnes ont été tuées depuis le début de l’année, près de 20 000 depuis 2023.

La police haïtienne est censée être appuyée, voire guidée, dans son action par Vectus Global, une entreprise internationale de sécurité privée, dirigée par l’ancien fondateur de Blackwater, Erik Prince, et la Force de répression des gangs (FRG), une mission multinationale armée, soutenue par les Nations unies. On ne sait rien du contrat qui lie le gouvernement à Vectus Global, dont l’usage de drônes kamikazes faisant de nombreuses victimes civiles pose question, et la FRG s’inscrit dans la longue liste de missions internationales en Haïti dont l’échec est patent.

Poussée à bout de bras par la Maison blanche et sous-traitée à des forces du Sud (tchadiennes, mongoles, sri lankaises, etc.), la FRG devrait à terme avoir un effectif de 5500 militaires. Son déploiement a cependant pris du retard – ils ne sont qu’un peu plus de 1000 sur place à l’heure actuelle –, soulevant de sérieux doutes (accentués par l’opacité qui l’entoure et les expériences passées) sur sa mise en œuvre et son efficacité. Faute d’honnêteté et de courage, par habitus colonial et incapacité de se confronter à Washington, l’envoi d’une mission armée est devenu en tous les cas un réflexe international en Haïti. (…)


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