🇧🇷 Flávio Bolsonaro devant Lula : ce que ça dit du peuple brésilien (Eliane Brum / Autres Brésils)


Ce 4 octobre 2026, les Brésilien·nes se sont couché·es avec un Congrès encore plus violent que le précédent, élu par leurs votes, qui ont également placé le candidat d’extrême droite en tête du scrutin présidentiel en vue du second tour du 25 octobre.

©Antonio Augusto/Secom/TSE

Source : Sumaúma « Flávio Bolsonaro na frente de Lula : o que isso diz de um povo ? », par Eliane Brum, 4 octobre 2026. Traduction, édition : Patrick Piro


On s’y attendait, c’est arrivé : le nouveau Congrès sera encore plus prédateur que le précédent. On ne s’y attendait pas, c’est une surprise : Flávio Bolsonaro s’est qualifié pour le second tour avec plus de deux millions de voix d’avance sur Luiz Inácio Lula da Silva.

Cela signifie qu’une large partie de l’électorat a voté pour une faction qui a tenté un coup d’État, comploté l’assassinat du président élu, de son vice-président et d’un juge de la Cour suprême — Alexandre de Moraes. Et elle est suivie par des individus qui projettent de poser des bombes dans les aéroports et d’occuper des casernes militaires pour réfuter le résultat des élections. Une grande partie des Brésilien·nes a voté pour un clan dont le chef – aujourd’hui emprisonné, mais qui n’attend que la victoire de son fils pour obtenir sa libération – déclare publiquement que son héros est le colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, qui a torturé non seulement des opposants adultes pendant la dictature, mais aussi de jeunes enfants, filles de prisonniers politiques. Une grande partie des Brésilien·nes a voté pour un groupe qui, pendant la pire pandémie de l’histoire depuis le Moyen Âge, a délibérément retardé la vaccination et boycotté les mesures de prévention, occasionnant 30 % des décès lors du pic de mortalité par le covid pour un pays qui représente moins de 3 % de la population mondiale. Une grande partie de l’électorat a voté pour une bande qui œuvre à la destruction de la plus grande forêt tropicale de la planète, dont dépend notre capacité collective à faire face au réchauffement climatique, qui provoque déjà des phénomènes météorologiques extrêmes du sud au nord du Brésil et dans le monde entier. Une grande partie de l’électorat a voté contre lui-même.

La plupart des électrices et des électeurs ont choisi un homme lié aux milices de Rio de Janeiro, un homme soupçonné de corruption – des pots-de-vin à l’Assemblée législative de Rio de Janeiro aux millions de l’ancien banquier Daniel Vorcaro de Banco Master –, un homme qui a déclaré être prêt à se soumettre à Donald Trump et aux États-Unis, et dont le frère, Eduardo Bolsonaro, a combattu son propre pays en exigeant de Trump l’instauration de taxes sur les produits brésiliens.

Ce n’est guère surprenant, car les réseaux sociaux nous permettent désormais de connaître les opinions de nos voisins et collègues, auparavant confinées dans leur intimité ; nous savons maintenant qui sont nos voisins et collègues, nos proches bien souvent. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit facile de comprendre que l’on puisse voter contre soi-même. Ce n’est guère surprenant aussi parce qu’en 2018, le Brésil a élu Jair Bolsonaro, en dépit de son homophobie et transphobie déclarées, sa misogynie, son racisme, son soutien à la torture et à la mise à mort des opposants.

Les hypothèses sont nombreuses, et toujours incomplètes. Je vais me concentrer sur l’une d’elles : l’extrême droite n’ayant aucun avenir à proposer, elle vend le retour d’un passé qui n’a jamais existé – et avec tout ce qui s’y rapporte, donc un mensonge irréalisable. Et de quel passé s’agit-il ? Un passé où un genre – le masculin – et une couleur – le blanc – dominaient les corps de tous les autres – ce qui reste une réalité -, mais aussi un passé où les femmes, les Noirs et les peuples autochtones auraient accepté l’oppression pacifiquement – ​​ce qui ne s’est jamais produit dans l’histoire. Ne sous-estimons jamais le pouvoir des privilèges. Des grands privilèges, bien sûr, dont bénéficie la minorité de super-riches au Brésil, jusqu’aux petits privilèges, comme celui du Noir marginalisé dans son travail et qui perd le pouvoir de contrôler sa femme à la maison. Plus les gens se sentent vulnérables, plus ils s’accrochent à leurs maigres pouvoirs – et plus ils sont prêts à voter pour celui ou celle qui leur promet un peu plus… de pouvoir. Ils sont perméables aux mensonges hypocrites.

Les mensonges de l’extrême droite sont flagrants, mais pour ceux qui sentent le sol se dérober sous leurs pieds, parfois littéralement comme lors des inondations, croire à un mensonge semble préférable à affronter une dure vérité. Surtout si cela implique de changer de mode de vie, notre seule chance de lutter contre le dérèglement climatique et l’extinction des espèces. Rares sont celles et ceux qui sont prêts à perdre afin sauver un plus grand nombre de personnes de l’effondrement en cours.

La gauche, qui ressemble bien plus proche au centre, aujourd’hui au Brésil, n’aurait que des vérités crues à énoncer. Le grand défi, le plus urgent, est de mobiliser la population pour imaginer un avenir de résistance qui permette la perpétuation de la vie, le retour de l’espoir et l’envie de rêver. Car c’est ainsi que s’inaugure les changements, même les plus difficiles. À ce jour, la gauche n’y est pas parvenue – et pas seulement au Brésil. (…)

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