María de Jesús Patricio Martínez aspirante à la présidence du Mexique: histoire et perspective d’une lutte pour la dignité indigène (Ophélie Parent/ Blog Femmes en terres indiennes) .


Au Mexique, où la prochaine élection présidentielle aura lieu en juillet 2018, María de Jesús Patricio Martínez, avait été désignée porte-parole du mouvement indigène en mai 2017 et candidate à la présidence de la République. Une candidature à la fois symbolique et politique, qui n’a pas pu se concrétiser car, malgré une campagne très active, l’équipe de « Marichuy » n’a pas  réussi à réunir dans les temps les 866 593 signatures de soutien nécessaires. Cette candidature n’en reste pas moins historique: retour sur cet épisode inédit de  la lutte contre la discrimination des peuples originaires et des femmes indigènes avec Ophélie Parent, anthropologue, également auteure d’un article dans le prochain dossier de FAL Mag, consacré aux luttes des femmes en Amérique Latine.

Le 1er Janvier 1994, le jour de la mise en vigueur de l’ALENA, l’EZLN (l’Armée Zapatiste de Libération Nationale) se soulève en armes dans le Sud-Est du Mexique et déclare la guerre au gouvernement mexicain. À la demande de la Société Civile, les Zapatistes baissent les armes et privilégient la voie institutionnelle pour faire valoir le droit à l’auto-détermination des peuples. En Octobre 1996, à l’initiative des Zapatistes, est créé le CNI (Congrès National Indigène), qui a pour but de coordonner l’action des peuples indigènes du Mexique dans leur défense pour leur terre et leur territoire. Le CNI a toujours eu une relation étroite avec les Zapatistes, en accord sur le thème de la lutte pour le droit à l’autodétermination qu’ils appellent l’autonomie, le CNI dispose cependant de sa propre indépendance, il se réunit à cinq reprises, en 1996 et en 1998 dans la Ville de Mexico, en 2001 dans l’État du Michoacán, en 2006 dans l’État de Mexico et en 2016 au Chiapas.

Que tremble la terre jusque dans ses entrailles

Du 9 au 14 octobre 2016, des représentants du Congrès National Indigène descendent donc vers le Chiapas et se réunissent pour la cinquième fois, à l’occasion de la célébration de leur 20ème anniversaire. « C’est ainsi que nous nous sommes réunis pour célébrer la vie durant le Cinquième Congrès National Indigène qui a eu lieu du 9 au 14 octobre 2016 au CIDECI-UNITIERRA, au Chiapas, là où encore une fois nous nous rendons compte de l’aggravation de la spoliation et de la répression qui n’ont pas cessées depuis 524 années quand les puissants ont initié une guerre ayant pour but d’exterminer ceux qui appartiennent à la terre et qui, étant ses enfants, n’avons permis sa destruction et sa mort au profit de l’ambition capitaliste qui ne connaît pas de but autre que cette même destruction. La résistance pour continuer à construire la vie, aujourd’hui devient parole, apprentissage et accords ».

Face à cette situation, et en réponse à la proposition de l’EZLN d’envoyer à la présidence une candidate indigène appartenant au CNI, ce dernier décide de former un Conseil Indigène de Gouvernement (CIG) et de faire évaluer cette proposition au sein même de toutes les communautés du CNI présentes sur l’ensemble du territoire national mexicain : la candidate serait la porte-parole du CNI, dont les représentant.e.s élu.e.s conformeraient le Conseil Indigène de Gouvernement, c’est-à-dire leur propre gouvernement, sur les bases indigènes de l’organisation collective.

Et elle a tremblé ! Rapport depuis l’épicentre…

Le 1er janvier 2017, date du 23ème anniversaire du soulèvement zapatiste, par le biais d’un communiqué signé conjointement par l’EZLN et le CNI, ces derni.ère.s annoncent la validation de la proposition et réaffirment leurs raisons et leurs objectifs : « C’est ce que nous avons inventé et réinventé non par goût, mais comme l’unique forme que nous avons de continuer à exister, c’est-à-dire ces nouveaux chemins sortis de la mémoire collective de nos propres formes d’organisation, qui sont les produits de la résistance et de la révolte, du faire front chaque jour à la guerre qui n’a jamais cessé et qui n’a jamais pu en finir avec nous. Dans ces formes, il n’a pas seulement été possible de tracer la voie pour la reconstitution intégrale des peuples, mais aussi de nouvelles formes plus civilisées, des espoirs collectifs qui deviennent communautaires, municipaux, régionaux, d’état et qui apportent des réponses précises aux problèmes réels du pays, loin de la classe politique et de sa corruption ». Cet événement de début d’année nous rappelle que la question indigène n’est pas résolue au Mexique. Entre déplacements forcés, attaques paramilitaires, accaparations des terres au profit de mégaprojets, éradication des différents groupes définis et/ou s’autodéfinissant comme peuples originaires, la décision prise par le CNI et proposée par l’EZLN est présentée comme l’ultime opportunité pour défendre le droit à l’autodétermination des peuples face aux politiques mortifères d’extermination capitalistes:

« C’est ce que nous demande l’humanité et notre mère qui est la terre, en cela nous découvrons qu’est venu le temps de la dignité rebelle que nous matérialiserons en convoquant une assemblée constitutive du Conseil Indigène de Gouvernement pour le Mexique au mois de Mai 2017 et dès ce moment-là, nous jetterons des ponts aux compañeros et compañeras de la société civile, les médias de communication et les peuples originaires afin de faire trembler la terre jusque dans ses entrailles, vaincre la peur et récupérer ce qui appartient à l’humanité, à la terre et aux peuples, pour la récupération des territoires envahis ou détruits, pour le retour des disparus du pays, pour la liberté de toutes et tous les prisonniers politiques, pour la vérité et la justice pour les assassinés, pour la dignité du champ et de la ville. C’est-à-dire, n’ayez aucun doute, nous y allons pour tout, après tout nous savons que nous avons face à nous peut-être la dernière chance, en tant que peuples originaires et en tant que société mexicaine, de changer pacifiquement et radicalement nos propres formes de gouvernement, en faisant que la dignité soit l’épicentre d’un monde nouveau. »

María de Jesús Patricio Martínez élue porte-parole

Du 26 au 28 mai 2017, au CIDECI, a lieu l’Assemblée Constitutive du Conseil Indigène de Gouvernement où fut mis en place le Conseil et présentée la porte-parole du CNI : María de Jesús Patricio Martínez, surnommée Marichuy, est originaire de la région nahua de Tuxpan, dans l’état de Jalisco, elle pratique la médecine traditionnelle naturelle à partir de l’herboristerie. Elle dispose d’un long parcours de lutte pour la défense des peuples indigènes, en 2001 elle avait accompagné la commandante zapatistes Ramona, lorsque celle-ci s’était rendue devant le Sénat pour exiger une réforme constitutionnelle à faveur du droit à l’autodétermination des peuples. La trajectoire de Marichuy fut donc déterminante dans le choix du CNI pour la nommer porte-parole. Le 7 octobre 2017, Marichuy s’inscrit à l’Institut National Électoral, acte officialisant son entrée dans le processus électoral, en tant que candidate indépendante. Dès lors, elle commence à parcourir les différents états du pays afin de faire connaître sa proposition dans le but de collecter les 866 593 signatures de la société civile, nécessaires à sa participation aux élections présidentielles de 2018 .  Lors de la pré-campagne un élément attire l’attention et déconcerte : l’humilité et la simplicité de Marichuy. Marichuy qui ne regarde jamais les appareils photos, aux dépits de ceux et celles comme moi qui cherchent à lui prendre la meilleure photo, le meilleur sourire, sous le meilleur angle, à chacune de ses apparitions. Marichuy n’est pas une figure politique commune, Marichuy ne cherche pas à être une star sous les projecteurs, Marichuy assume qu’elle est une porte-parole, pas plus, pas moins, sa voix est celle du CNI et du CIG mais aussi celle de tout.e.s les opprimé.e.s, celle de tou.te.s celles et ceux que le capitalisme a laissé de côté dans sa quête du pouvoir dans la haine et la violence. Marichuy est au coeur de l’attention dans tous ses événements publics, l’auditoire veut voir la nouvelle candidate indigène, souvent, les gens attendent une personne charismatique mais le charme de Marichuy ne se trouve pas dans sa capacité à rassembler les foules, à être applaudie, il se trouve dans son naturel, dans sa patience, dans son calme et dans l’attention qu’elle porte aux autres. Lors de ses meetings, ce sont des représentant.e.s du CIG, du CNI, des intellectuels, des défenseurs des droits de l’homme, des représentantes de collectifs féministes qui parlent, Marichuy est toujours la dernière à prendre la parole dans un discours aux mots de rassemblement, d’unité et de force, dans la lutte contre les politiques d’extermination de la vie indigène et de la nature universelle. Marichuy resplendit d’honnêteté et de fierté d’être ce qu’elle est : une femme indigène, forte et déterminée à vaincre le capitalisme.

Quatre mois pour convaincre

Dans cette course pour les signatures Marichuy ne s’est pas arrêtée une seconde avec à peine une journée de repos par mois, cependant l’objectif en valait la peine car il allait bien au-delà des élections: faire entendre la voix des peuples indigènes sur les violences qu’ils vivent au quotidien : la discrimination, les déplacements forcés, les disparitions forcées, les massacres, les dépouillements de terres, les prisonniers politiques, les féminicides, et la liste est longue. Si Marichuy et le CIG sont passés par de nombreuses phases durant cette collecte de signatures c’est avec dignité qu’ils et elles ont terminé la pré-campagne en laissant un message très clair : “Vamos mas allá de las firmas” “Nous allons au-delà des signatures” Comme a pu le dire, lors du meeting à l’Université Autonome Métropolitaine de la Ville de Mexico, Guadalupe Vásquez Luna, survivante du massacre d’Acteal en 1997 : “nous avons réussi, la candidature était un prétexte pour être avec vous, et nous avons réussi, nous sommes ici en train de partager avec vous, et c’est ce que nous voulions » « Nous irons chercher les signatures jusqu’à la fin, mais ce n’est pas notre objectif, notre objectif est l’organisation, notre objectif est que se réveille ce Mexique profond et que nous puissions lutter, tous et toutes ensemble, contre le capitalisme. » Les peuples indigènes connaissent très bien le capitalisme, ces peuples indigènes organisés, qui voient et vivent ses conséquences de près, n’ont pas besoin d’années d’études pour savoir et comprendre qu’il s’agit d’un système de destruction. Parce qu’elles et eux, sur leurs terres et leurs territoires, se trouvent en première ligne du front, face à l’oppresseur, dans la ligne de mire d’un système qui veut leur annihilation. Pour les peuples originaires, indigènes et organisés, les choses sont très simples à comprendre : le capitalisme est géré par ceux d’en haut. Par quelques personnes qui accumulent le capital et s’enrichissent en faisant croire à la population que les choses sont ainsi et qu’elles doivent continuer à l’être pour que le pays puisse se développer et faire partie du premier monde. En réalité, les riches et ceux qui disposent du pouvoir, n’agissent qu’à faveur de leur propre bénéfice, ils divisent la population, ils provoquent des conflits, pour que le peuple mexicain croie que le problème vient de lui et non du système qui les exploite. Ceux d’en haut jouent avec les pauvres et les indigènes comme si ces derniers étaient les pions d’un jeu de société sadique à mi-chemin entre les échecs et le monopoly. (……)

(……) Pour lire le reportage complet et voir les photos d’Ophélie Parent:  

https://femmesterresindiennes.wordpress.com/2018/04/01/maria-de-jesus-patricio-martinez-aspirante-a-la-presidence-du-mexique-histoire-et-perspective-dune-lutte-pour-la-dignite-indigene/