🇦🇷 La mort de Taty Almeida, infatigable Mère de la Place de Mai (Victoria Luz / Les Humanités-média)


Avec la disparition de Taty Almeida à l’âge de 95 ans, l’Argentine perd l’une des figures les plus emblématiques de la lutte pour la mémoire, la vérité et la justice. Mère d’un disparu de la dictature militaire, elle avait transformé son drame personnel en un combat collectif au sein des Mères de la Place de Mai. Son décès intervient alors que les politiques mémorielles héritées de la transition démocratique sont aujourd’hui remises en cause par le gouvernement de Javier Milei. 

Taty Almeida. Photo El Tiempo de San Juan (Argentine)

Pour discréditer leur lutte en quête de vérité, on les disait « Folles ». Folles de la Place de Mai, ainsi les surnommait la dictature argentine pour tenter de délégitimer ces femmes qui, dès 1977, osèrent défier le silence imposé par le régime militaire. Leur « folie » consistait à réclamer le droit de savoir ce qu’étaient devenus leurs enfants, enlevés, torturés et, pour la plupart, assassinés dans la clandestinité des centres de détention.

 Entre 1976 et 1983, la junte militaire argentine a orchestré une véritable politique de terreur qui fit disparaître environ 30 000 personnes, selon les organisations de défense des droits humains. Arrestations arbitraires, torture systématique, exécutions extrajudiciaires et vols de bébés nés en captivité ont constitué le cœur de cette répression. Face à cet appareil d’État fondé sur la disparition et le déni, quelques mères décidèrent de se retrouver, chaque semaine, sur la Plaza de Mayo, devant le palais présidentiel. Leur présence obstinée allait devenir l’un des symboles les plus puissants de la résistance civile en Amérique latine.

 Le mouvement des Mères de la Place de Mai naît ainsi d’un geste simple : marcher en rond, en silence, un foulard blanc noué sur la tête, brodé du nom de leurs enfants disparus. Très vite, ces rassemblements hebdomadaires attirent l’attention internationale. Malgré la répression, les arrestations et même la disparition de certaines d’entre elles, les Mères poursuivent leur combat, transformant leur douleur individuelle en une lutte collective pour la mémoire, la vérité et la justice. Après la chute de la dictature, leur action se prolonge : elles deviennent un acteur central des mobilisations contre l’impunité et pour la poursuite des responsables des crimes d’État.

Dans une marche des Mères de la Place de Mai. Photogramme issu du film « Las madres de la Plaza de Mayo » de Susana Blaustein et Lourdes Portillo (1985)

C’est dans ce contexte que s’inscrit la trajectoire de Taty Almeida (née Lidia Stella Mercedes Miy Uranga le 28 juin 1930), disparue à l’âge de 95 ans, figure majeure de cette lutte. Rien ne prédestinait, a priori, cette femme issue d’un milieu conservateur à devenir l’une des voix les plus fermes contre la dictature. Sa vie bascule en 1975 lorsque son fils, Alejandro Almeida, étudiant en médecine et militant politique, est enlevé par les forces de sécurité. Il fera partie des desaparecidos. Pendant des années, Taty Almeida ignore le sort qui lui a été réservé. Ce n’est que bien plus tard qu’elle apprendra qu’il a été assassiné peu après son arrestation.

Comme beaucoup d’autres mères, elle commence par chercher seule, multipliant les démarches auprès des autorités, des commissariats, des casernes. Elle se heurte au mur du silence et du mensonge. Progressivement, elle rejoint les autres femmes qui se rassemblent sur la Plaza de Mayo. Ce passage du désespoir individuel à l’engagement collectif marque un tournant décisif dans sa vie. Elle adopte alors le foulard blanc et devient l’une des figures les plus visibles du mouvement.

 Au fil des décennies, Taty Almeida s’impose comme une militante infatigable. Elle appartient à la ligne dite « Línea Fundadora » des Mères de la Place de Mai, attachée à la mémoire des disparus et à la poursuite judiciaire des responsables. Sa parole, à la fois ferme et profondément humaine, porte au-delà des frontières argentines. Elle intervient dans des écoles, des universités, des forums internationaux, rappelant sans relâche que les crimes de la dictature ne doivent ni être oubliés ni relativisés.

 Son engagement ne s’est jamais limité au passé. Jusqu’à ses derniers jours, elle est restée attentive aux dérives contemporaines, dénonçant les atteintes aux droits humains, les tentatives de réécriture de l’histoire et les discours négationnistes. Pour elle, la lutte des Mères ne relevait pas seulement de la mémoire, mais d’un combat permanent pour la dignité et la justice. (…)

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