🇨🇺 Cuba face à l’hypocrisie du multilatéralisme / Cuba en la encrucijada de un multilateralismo hipócrita (Josué Veloz Serrade – La Tizza / Traduction Christian Dubucq / CADTM) fr.esp.


La crise énergétique que traverse actuellement Cuba n’est ni un accident de la nature ni une simple défaillance d’infrastructure. Elle constitue le point culminant d’un siège géopolitique conçu avec une précision chirurgicale depuis six décennies. Ce que vit aujourd’hui l’île est la convergence létale entre la guerre économique traditionnelle – le blocus – et un nouveau contexte international dans lequel les acteurs qui devraient rééquilibrer le rapport de force ont opté pour ce que l’on pourrait appeler une géopolitique des minima.

Photo : Alfredo Sarabia Fajardo / Extrait de la série « Parabole du semeur », 2009

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Mais avant d’analyser les coordonnées géopolitiques de cette situation, il faut interroger la cartographie psychique qui la sous-tend. Car ce qui se joue autour de Cuba n’est pas seulement un problème de rapport de forces ; c’est aussi un problème de désir, de fantasme politique, de ce que Freud appelait Verneinung : la dénégation comme forme de reconnaissance dissimulée. Ceux qui abandonnent Cuba la nient ; mais en la niant, ils la confirment, et surtout ils confirment ce qu’ils nient en eux-mêmes. Le blocus existe parce que Cuba interpelle encore, parce qu’elle demeure un symptôme inconfortable au sein du système capitaliste mondial. Si Cuba ne représentait aucune menace réelle, il suffirait de l’ignorer. Le fait qu’il faille la détruire montre que sa simple existence reste intolérable pour l’ordre du Maître.

La question qui plane sur ce texte risque d’irriter une partie du lectorat, mais elle est nécessaire : que reste-t-il de la solidarité internationale lorsque les gestes symboliques remplacent les actions concrètes ? Que signifie réellement soutenir Cuba lorsque l’étau se resserre et que l’asphyxie devient matérielle ? Et surtout : que dit, de l’ensemble des forces géopolitiques qui déclarent vouloir un autre monde, le fait qu’elles soient capables de regarder cet étranglement sans lever le petit doigt ?

En ces temps de tensions mondiales, on dépoussière aussi la théorie des relations internationales, notamment le réalisme périphérique, qui décrit la tendance des États à privilégier leurs intérêts immédiats — commerce, stabilité frontalière, souci de ne pas contrarier l’hégémon — au détriment des alliances idéologiques ou historiques lorsque la pression de l’Empire augmente. Mais le réalisme périphérique ne suffit pas à expliquer entièrement la conduite actuelle de la Russie et de la Chine face à Cuba. Quelque chose de plus profond est à l’œuvre ici : le renoncement à leur propre désir comme condition de survie dans le système qu’elles prétendent vouloir transformer.

Prises dans leurs propres conflits d’usure — l’Ukraine pour la Russie, Taïwan et la mer de Chine méridionale pour Pékin —, les deux puissances ont consolidé une posture défensive. Leur soutien à Cuba est resté largement cantonné aux discours dans les forums multilatéraux et à la fourniture de certaines ressources, sans remise en cause structurelle du blocus. Elles n’envoient pas le pétrole nécessaire, n’ouvrent pas de lignes de crédit permettant de contourner les sanctions secondaires, n’escortent pas avec leurs navires les approvisionnements destinés à l’île. Si on leur demandait pourquoi, leur réponse serait peut-être celle du parfait conformiste : le moment n’est pas opportun, les coûts sont trop élevés, il faut être réaliste.

Mais, dans ce contexte, le réalisme n’est qu’une autre manière d’avancer vers une capitulation anticipée. Peut-être croient-elles, dans leur for intérieur, abandonner ceux qui peuvent tomber les premiers, et non ceux qui tomberont les derniers — c’est-à-dire, peut-être, elles-mêmes. Elles ont rencontré leur limite historique et, au lieu de la pousser jusqu’à la briser, elles l’ont normalisée. Ce faisant, elles commettent une erreur de calcul stratégique que l’histoire a déjà sanctionnée. Chaque fois qu’une puissance permet à l’ordre hégémonique de détruire un maillon sans qu’il lui en coûte, cet ordre en sort renforcé et se rapproche d’un pas de plus de la soumission de ceux qui se croyaient à l’abri. En permettant qu’un projet souverain soit détruit par l’Empire sans conséquences, elles envoient un message à leurs propres populations et à d’autres forces secondaires : la solidarité est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre ; quand ton tour viendra, tu seras seul.

La position du Brésil et de la Colombie est peut-être la plus emblématique de la banqueroute contemporaine du progressisme. Lula da Silva et Gustavo Petro, deux dirigeants qui doivent leur capital politique au récit de la transformation sociale et de la souveraineté régionale, ont opté pour ce que l’on pourrait appeler une forme de symbolisme à bas coût : déclarations de soutien moral, appels au dialogue, présence discursive dans les forums internationaux. Mais pendant que les mots circulent, les conditions structurelles de l’asphyxie — le blocus, la liste des États soutenant le terrorisme, les sanctions financières — restent intactes.

Tout se passe comme si opérait une forme d’identification à l’agresseur : un mécanisme par lequel le sujet soumis à une force supérieure assimile inconsciemment les valeurs et les logiques de ce pouvoir pour survivre. Il ne s’agit pas d’une trahison consciente, mais d’une adaptation qui, avec le temps, devient constitutive de sa propre identité. Quelque chose de cet ordre se produit chez certains gouvernements progressistes latino-américains : ils ont tellement intégré la logique du terrain de jeu impérial — ses institutions, ses marchés, ses règles — qu’ils ne peuvent plus imaginer une action politique rompant avec ce cadre, même lorsqu’ils en proclament la nécessité dans leurs discours.

 Le Brésil et la Colombie oublient que s’ils constituaient aujourd’hui une véritable arrière-garde stratégique, ils ne rendraient pas service à Cuba : ils répondraient à une nécessité qui leur est propre. Si les États-Unis continuent de faire pencher la balance en leur faveur dans la région — par leur politique de sanctions, leur domination du FMI, leur contrôle de l’OEA et leur influence sur les droites locales —, sur qui Lula et Petro pourront-ils compter lorsque la marée réactionnaire viendra les frapper à leur tour ? Par leur prudence, ils auront brûlé l’arrière-garde dont ils auront désespérément besoin. Récemment, Lula a affirmé qu’ils pourraient être envahis « n’importe quel jour ». On pourrait lui répondre : « Et plus tu resteras seul, plus les chances réelles que cela arrive augmenteront. »

Le cas du Venezuela est le plus douloureux, parce qu’il représente la mutilation d’un projet qui fut autrefois le pilier de la solidarité régionale. Aujourd’hui, le Venezuela est de facto soumis aux décisions géopolitiques des États-Unis.

Le régime de sanctions extrêmes, le rapt de Maduro et de Cilia Flores, ont atteint leur objectif : conditionner l’État vénézuélien, l’obliger à négocier en position d’infériorité et réduire sa capacité de projection internationale. Le Venezuela ne peut plus aider Cuba parce qu’il peut à peine s’aider lui-même. Si l’Empire a pu faire plier le Venezuela, pourtant doté des plus grandes réserves pétrolières du monde, quel espoir reste-t-il à un pays plus petit qui ne dispose pas de cette ressource ? Mais les gouvernements de la région n’en tirent pas la bonne conclusion. Au lieu de s’unir pour briser l’étau, ils se dispersent, négocient séparément et tombent les uns après les autres. (…)

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