Irrésistible, l’extrême droitisation de l’Amérique latine ? (Tribune de Bernard Duterme – CETRI / La Libre)
Si les succès de l’extrême droite se multiplient en Amérique latine, ils ne suffisent pas à établir un basculement irréversible du continent. Bernard Duterme (CETRI), auteur de Amérique latine : les nouveaux conflits, souligne les ressorts et les limites de cette poussée politique.

Cela avait commencé avec la présidence de Jair Bolsonaro au Brésil, achevée dans le chaos en janvier 2023 par une tentative de coup d’État pour s’y maintenir. Dans la foulée, s’en sont suivies l’élection de Javier Milei en Argentine, la réélection de Nayib Bukele au Salvador et celle de Daniel Noboa en Équateur. Puis, plus récemment, la victoire de José Antonio Kast au Chili et celles, étriquées, de Keiko Fujimori au Pérou et d’Abelardo de la Espriella en Colombie. Parallèlement, le Paraguay, le Panamá, le Honduras et le Costa Rica ont aussi placé ou maintenu des présidences de droite (ultra)conservatrice à leur tête.
À l’évidence, l’ensemble confirme la poussée du populisme réactionnaire en Amérique latine. En fait-il pour autant un raz-de-marée irrésistible ? Pas sûr. À ce jour, la « vague brune » demeure bien en deçà de ce que fut la « vague rouge » qui, entre 2000 et 2015, avait porté durablement au pouvoir des forces progressistes dans la majorité des pays du continent. Depuis, deux dynamiques se superposent : l’alternance classique – l’électorat sanctionne les gouvernements sortants, incapables d’améliorer le niveau de vie – et l’alternance de rupture – le surgissement de nouvelles figures outrancières qui capitalisent sur la défiance envers les élites politiques.
En réalité, le basculement de 2015 sonne la fin du « boom des matières premières », ces années d’euphorie extractiviste, d’enrichissement et de politiques sociales ambitieuses financées par les cours élevés des ressources agricoles, minières ou pétrolières exportées par la plupart des États latino-américains. À l’interruption de ce cycle, la région est entrée dans ce que la Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine qualifie de « pire période économique depuis 1950 ». Période de crise encore aggravée, ensuite, par la pandémie de covid-19.
Mano dura face aux insécurités
C’est dans ce contexte dégradé que prospèrent les nouveaux opérateurs de l’extrême droite. Leur succès repose moins sur une adhésion doctrinale que sur l’expression d’une colère, d’un ras-le-bol, d’un « dégagisme ». Ils se présentent comme des outsiders providentiels, dénoncent une classe politique jugée corrompue et promettent de restaurer l’ordre face à une insécurité réelle – la région concentre un tiers des homicides pour 8% de la population mondiale – ou fantasmée, culturelle… Une insécurité pourtant aussi sociale et, de plus en plus, climatique.
Certes, la spécificité des situations nationales induit une certaine pluralité au sein de la nébuleuse populiste, mais ses leaders convergent sur l’essentiel. Tous cultivent une rhétorique antisystème (bien qu’individuellement, ils soient grands bénéficiaires de ce système inégalitaire), exaltent l’autorité et font de la mano dura (poigne de fer) l’alpha et l’oméga de l’action publique. Tous désignent un ennemi intérieur à éradiquer : la criminalité bien sûr, mais avec elle la « délinquance », les « classes dangereuses », l’immigration, l’activisme féministe ou indianiste, le « socialo-communisme » ou encore la critique universitaire. Les visées égalitaires deviennent des menaces ; la diversité, un facteur de désordre ; l’État plurinational, adopté dans plusieurs constitutions, une aberration identitaire. (…)
(…) Lire la suite sur le site du CETRI ou sur le site de La Libre