L’Amérique latine, en démocraties policières ? (Jean-Jacques Kourliandsky / Nouveaux espaces latinos)
Démocratie policière ? L’oxymore peut surprendre, voire choquer. Mais il impose sa vérité, pour deux raisons. La première parce que la quasi-totalité des pays latino-américains désignent leurs gouvernants à l’issue d’un vote. La deuxième, parce que ces mêmes gouvernants, une fois élus, étouffent les valeurs démocratiques, l’équilibre des pouvoirs, au bénéfice d’un exécutif renforcé, et ne jurent que par polices et prisons. Il y a cinquante ans la dominante institutionnelle du « Nouveau Monde » était dictatoriale et militaire. Elle est aujourd’hui autre, combinant élections, intolérance et gouvernance policière.

L’Amérique latine est encore démocratique, si l’on admet qu’un recours aux urnes, est un critère suffisant pour nommer présidents, et parlementaires. Or ce recours en Amérique latine est quasi universel. À l’exception de Cuba, de Haïti, du Nicaragua et du Venezuela, les quinze autres chefs d’États latino-américains sont issus d’un vote compétitif. Le responsable de l’exécutif brésilien a été élu en 2022. Les premiers magistrats d’Argentine et du Paraguay l’ont été en 2023. Leurs homologues du Guatemala, de Panamá, de la République Dominicaine, du Salvador et de l’Uruguay en 2024. Ceux de Bolivie, du Chili, de l’Équateur, du Honduras en 2025. Ceux du Costa-Rica, de Colombie, du Pérou, en 2026.
Le calendrier des « Quinze » suit son cours. Le prochain scrutin, au Brésil, doit se tenir en octobre. Suivront en 2028, l’Argentine et le Guatemala. Ces consultations ont depuis quelques mois une particularité. Elles ont toutes, jusqu’à aujourd’hui, en septembre 2026, primé des candidats d’extrême-droite : Javier Milei en Argentine, José Antonio Kast au Chili, Abelardo de la Espriella en Colombie, Laura Fernández au Costa-Rica, Daniel Noboa en Équateur, Keiko Fujimori au Pérou, Nayib Bukele au Salvador. Quelques-uns, se situent au centre gauche : Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil, Bernardo Arévalo, au Guatemala, Claudia Sheinbaum au Mexique, Yamandu Orsi en Uruguay. Un groupe, plus petit, au centre-droit, avec Rodrigo Paz en Bolivie et Luis Abinader en République Dominicaine. Autant dire que le « la » politique est donné par les « dix » d’extrême-droite, qui ont été rejoints assez vite par leurs deux collègues de centre droit.
Ce phénomène, a été qualifié de « quatrième vague de conservatisme radical », par un sociologue argentin[1]. Observateur placé par les hasards du calendrier électoral au premier ressac de la vague, l’Argentine du président libertarien Javier Milei, le sociologue, a scruté son pays, ses voisins brésilien, chilien, péruvien, et avancé diverses pistes explicatives : le rejet de gouvernements antérieurs, de centre gauche, de centre droit, ayant laissé au bord de la route, en détresse sociale, la majorité des populations, l’utilisation d’armes communicationnelles de déconstruction démocratique – complotisme, fanatisme, religions pentecôtistes-, le tout diffusé massivement par des réseaux sociaux bénéficiant de généreux financements privés.
Cerise sur l’empanada, le tout a été encouragé verbalement et publiquement, avec un accompagnement éventuel de sanctions commerciales, et même au Venezuela de l’enlèvement du chef de l’État, par le président des États-Unis, Donald Trump. Les gouvernants latino-américains, asiatiques et européens, ont été invités à mobiliser leurs moyens sur la sécurité des biens et de la propriété privée, menacés, comme l’ont rappelé le 16 juillet dernier à Washington, devant plus de soixante délégations, Marco Rubio, responsable des affaires extérieures étatsuniennes et Stephen Miller, Conseiller du président Trump, par les « anticapitalistes, ou antiimpérialistes, communistes, anarchistes ou marxistes », (..) leur caractère fondamental est le même », (..), la « terreur d’extrême-gauche ». (..) « Nous devons », a conclu Marco Rubio, « identifier et cartographier cette menace, et reconstruire notre architecture antiterroriste pour la détruire »[2]. Le Bien commun, version Trump, à préserver, pour Stephen Miller, « c’est notre système et notre forme de gouvernement ». À savoir les forces du marché, dont à l’occasion les retombées positives sont orientées manu militari vers Washington, comme on a pu le constater la nuit du 3 au 4 janvier 2026 à Caracas.
Quoi qu’il en soit, on voit se succéder en domino les basculements présidentiels vers la droite et l’extrême-droite, suivis de la mise en route par les dirigeants élus de mesures réduisant les engagements sociaux des États et abondant les dotations des forces de l’ordre. Le souffle réactionnaire est si fort qu’il impacte aussi les quelques gouvernements de gauche minoritaires. (…)
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