Amère Célébration (Jérôme Baschet/Lundi Matin)
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Jérôme Baschet est historien. Après avoir été enseignant-chercheur à l’EHESS il est désormais professeur à l’université autonome du Chiapas. Depuis San Cristóbal de Las Casas au Mexique, il raconte ici l’amère célébration du 25ème  anniversaire du soulèvement zapatiste.

Détail d’une fresque murale réalisée au caracol Morelia par des membres de l’EZLN et des artistes en résidence au centre culturel Edelo de San Cristóbal de las Casas, Chiapas, 2009.

Il y a quelques jours, les zapatistes du Chiapas ont célébré les 25 ans du soulèvement du 1er janvier 1994. Un soulèvement armé qui fut un Ya Basta ! à cinq siècles de domination coloniale subie par les peuples indiens, à six décennies de « dictature parfaite » du Parti Révolutionnaire Institutionnel, à douze années de politiques néolibérales symbolisées par l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) qui entrait en vigueur ce jour-là et, plus largement, un démenti à la supposée « fin de l’histoire » proclamée par les thuriféraires du capitalisme omnipotent et de la pensée unique.

Un soulèvement, surtout, qui, à travers de multiples péripéties, a ouvert l’espace dans lequel s’est construit une singulière expérience d’autonomie politique, à partir de la déclaration de 30 communes autonomes en décembre 1994, puis, plus nettement encore, depuis août 2003, avec la formation de cinq Conseils de bon gouvernement au niveau régional. Depuis, les zapatistes ont déployé leurs propres instances de gouvernement et de justice, leur propre système de santé et d’éducation, ainsi que leurs propres pratiques productives fondées sur la possession collective des terres et le développement de nouvelles formes de travaux collectifs permettant de soutenir matériellement l’organisation de l’autonomie. Celle-ci est, pour les zapatistes, à la fois une affirmation de formes de vie autodéterminées, fondées sur l’existence communautaire et le refus des déterminations capitalistes qui viendraient la nier, et l’expérimentation de modalités d’auto-gouvernement populaire qui se déploient en sécession complète vis-à-vis de l’État mexicain. Cette expérience se déploie sur un territoire dont l’extension totale est comparable à celle de la Bretagne ; et elle persiste sans cesser de se transformer depuis un quart de siècle.

Il ne manque donc pas de raisons pour dire que l’expérience zapatiste est une étoile qui brille fort dans le ciel de nos espérances et de nos aspirations (en ajoutant qu’il s’agit d’une étoile qu’il est possible de toucher du doigt et dont on peut rencontrer les habitants…). Toutes celles et tous ceux qui avaient fait le long chemin jusqu’au caracol [1]de La Realidad, dans la forêt lacandone, pour célébrer ce 25e anniversaire se préparaient donc à partager la joie que cette expérience rebelle ait pu traverser tant d’épreuves, résister à l’usure du temps et continuer à déployer jusqu’à aujourd’hui son indéniable créativité.

Pourtant, ces journées furent tout le contraire d’une véritable fête. Le sous-commandant Moisés l’a dit sans détour : « nous ne pouvons pas nous occuper de la célébration des 25 ans ». De fait, l’essentiel fut exprimé non par les mots du porte-parole zapatiste mais par le rappel de la dimension militaire de l’EZLN, qui n’a pas disparu bien qu’elle soit passée au second plan depuis deux décennies. Après l’arrivée des commandants à cheval, ce furent d’interminables files de zapatistes en uniforme qui pénétrèrent dans le caracolpour en remplir la place centrale, faisant résonner la puissante clameur de bâtons frappés les uns contre les autres, au rythme de leurs pas heurtant la terre [2]. 3000 hommes au total, venus des cinq régions autonomes et formant une partie des réservistes de l’EZLN [3]. Ceux qui visitaient pour la première fois les territoires zapatistes ont pu pensé qu’il s’agissait d’un rituel habituel pour célébrer l’insurrection de 1994. Mais il n’est est rien : les fêtes du 31 décembre se déroulent habituellement sans présence militaire, comme du reste la plupart des rencontres organisées par les zapatistes. Et si parfois des insurgés en uniforme assurent la sécurité du lieu, notamment à La Realidad après l’assassinat de Galeano en mai 2014, il faut sans doute remonter à la Convention Nationale Démocratique, réunie durant l’été 1994 tout près de là, à Guadalupe Tepeyac, pour retrouver une démonstration militaire comparable à celle de ce 31 décembre (il est vrai que les soldats zapatistes avaient alors défilé en armes, ce qui marque une différence importante). Ce caractère non militaire des rencontres et célébrations zapatistes est assez logique puisque, depuis le cessez-le-feu du 12 janvier 1994, l’EZLN a choisi de ne plus faire un usage offensif des armes, a privilégié la construction civile de l’autonomie et s’est efforcé de ne pas répondre aux provocations tant de l’armée fédérale que des groupes paramilitaires actifs dans la région.

En bref, la « scénographie » ainsi que le lieu choisi indiquaient une boucle temporelle faisant revenir au moment où l’aventure zapatiste a commencé de manière publique. Puis la parole du sous-commandant Moisés, véhémente et d’une rudesse appuyée, est venue mettre les points sur les « i ». Son discours marque la posture de l’EZLN à l’égard du nouveau gouvernement mexicain. Certes, l’analyse de la situation nationale créée par l’élection d’Andrés Manuel Lopez Obrador n’est pas une surprise puisqu’elle avait déjà été formulée en août dernier [4]Mais cette fois le message est dirigé au nouveau pouvoir désormais entré en fonction, depuis le 1er décembre. Pour l’EZLN, le nouveau président ne représente aucune espérance, contrairement à ce qu’il a réussi à faire croire à 30 millions d’électeurs : il n’est qu’un contremaître de plus dans la grande hacienda du capitalisme mondialisé. Et cette fois, le sous-commandant Moisés a concentré ses critiques sur les grands projets que le nouveau président promeut avec une énergie décuplée par rapport à celle de ses prédécesseurs, au nom bien sûr du progrès, de l’emploi, de la lutte contre la pauvreté et en s’appuyant sur une rhétorique bien connue selon laquelle tout ceux qui s’y opposeraient doivent être pointés du doigt comme étant des conservateurs, des rétrogrades, des ennemis du bien-être collectif, voire des primitivistes anachroniques. Mais pour les peuples indiens – et pas seulement pour eux – de tels mégaprojets signifient avant tout la spoliation de leurs territoires et la destruction accélérée de leurs modes de vie propres. « Maintenant, nous voyons qu’ils viennent pour nous détruire, nous les peuples indiens », résume Moisés…

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