Brésil : la vague réactionnaire. Entretien avec João Sette Whitaker Ferreira par Olivier Compagnon et Anaïs Fléchet (La Vie des Idées)
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Absence de culture politique, faiblesse des institutions, poids des inégalités et de la corruption : l’urbaniste João Whitaker expose dans cet entretien les causes de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite au Brésil.

La Vie des idées : João Whitaker, comment analysez-vous aujourd’hui la victoire de Jair Bolsonaro le 28 octobre 2018, avec 55,1 % des suffrages et près de 58 millions de voix, et son accès au palais du Planalto le 1er janvier 2019 ?

João Whitaker : De nombreux facteurs ont joué, mais je pense que l’une des principales raisons tient au faible degré de politisation et au manque de culture politique de la société brésilienne, même 34 ans après la fin de la dictature. Comme tous les pays sous-développés (je parle ici des pays profondément marqués par les inégalités indépendamment de leur position dans la hiérarchie économique mondiale), le Brésil vit une situation dichotomique marquée par une très forte concentration des richesses et un accès inégal à l’information et à l’éducation.

L’Institut brésilien de géographie et statistique (IBGE) travaille avec une échelle de cinq classes sociales (A, B, C, D, E, des plus hauts aux plus faibles revenus) auxquelles s’ajoutent de fortes disparités régionales. Si beaucoup de progrès ont été faits pendant les gouvernements de Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2010) et Dilma Roussef (2011-2016), ces avancées se sont concentrées sur certains territoires et certaines populations.

La petite classe moyenne a vu son niveau de vie augmenter (elle est passée de D à C), mais ces évolutions se sont principalement traduites par un accès aux biens de consommations – avec tout ce que la société de consommation charrie. Elles n’ont pas été accompagnées d’une meilleure formation critique ou d’une plus grande conscience politique.

La Vie des idées : Cela signifie-t-il que les politiques sociales déployées durant les années Lula n’ont pas eu les effets escomptés ?

João Whitaker : Les politiques sociales de Lula ont eu un réel impact pour les populations très pauvres du Nord et du Nordeste, dans les milieux ruraux où le PT conserve jusqu’à aujourd’hui une grande force électorale. Mais cette base n’est pas suffisante à l’échelle du Brésil, comme on l’a observé lors des dernières élections. Et la question urbaine demeure un grand impensé. Dans les grandes agglomérations, des millions de personnes sont confrontées à des problèmes de logement, de mobilité, d’assainissement, aux maladies qui en découlent, etc.

Les revenus sont certes plus élevés que dans l’intérieur du Nordeste par exemple, mais à Rio, São Paulo, Belo Horizonte, Porto Alegre et dans toutes les villes importantes, le coût de la vie est très élevé. Il y a une très grande pauvreté dans ces grands centres urbains qui n’a pas été prise en compte même si, à São Paulo, les deux maires du PT, Marta Suplicy (2001-2004) et Fernando Haddad (2013-2016), ont mené une politique d’aménagement du territoire avec des mesures concrètes en faveur de la mobilité (couloirs de bus, pistes cyclables, etc.) ou la création de centres d’éducation et de réseaux culturels en périphérie qui ont permis – partiellement du moins – de reconstruire des tissus sociaux. (…)

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