FALMAG fait son Festival à Avignon – Suite…

Le Théâtre chilien, est présent en Avignon, dans le In, mais aussi dans le OFF, au travers de la metteure en scène, Jessika Walker, par ailleurs aussi actrice, installée à Barcelone depuis 1999. Formée à l’Université du Chili pour le Théâtre, et au Centre de Patricio Bunster, pour la danse, elle devint membre fondatrice du « Teatro del silencio », dirigé par Mauricio Celedon, après un travail d’introspection d’un an en 1987, qui inspira son art en tant qu’actrice puis de metteure en scène.

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Présente en Avignon, avec deux pièces, « Hamletologia » et « Quien Va ! »[1], elle nous donne l’occasion de découvrir son travail depuis 17 ans, inspiré de « Hamlet » de Shakespeare, avec sa troupe du « Laboratorio de Expresion Corporal Dramatica »[2], créée en 2013. Ses membres viennent d’Argentine, du Chili, d’Italie, de France, et du Mexique.

« Quien Va ! » (qu’on pourrait traduire par « Qui va là »), c’est par là que commence le texte de Shakespeare, mais c’est une adaptation qui décoiffe, qui se dénude et vous dévoile, dans une obscure et décadente atmosphère, où le culte du doute questionne continuellement le sens de l’existence. Du corps à l’esprit, ce spectacle est là pour vous bousculer, comme il veut libérer le processus créatif du comédien, rompu dans le Laboratorio Escuela à un entrainement physique, mental, émotionnel et spirituel.

Alors que l’on célèbre le quatre centième anniversaire de la mort de cet immense dramaturge, cet hommage est une manière extrêmement dérangeante de répondre à la question « pourquoi continuer toujours à jouer Hamlet », reflet existentiel de générations d’acteur-trice-s et metteur-e-s en scènes.

En ce Quarantième anniversaire du coup d’état en Argentine, deux pièces ont attiré notre attention, celle de Stephan Druet pour Sebastian Galeota, « Evita, Amour, gloire etc,… »[3] et celle tirée du Temps sauvage d’Elsa Osarion[4], « LUZ ». Deux pièces très différentes mais qui dans le temps nous conduisent de l’un à l’autre des grands moments historiques de l’Argentine, moments graves pour le peuple argentin.

Bien entendu, je n’ai pas connu Eva Perón, cette icône politique d’Argentine, mais comment ne pas avoir la sensation de l’avoir à ses côtés durant ce moment passé ensemble, par l’intermédiaire de son interprète, éblouissante Evita, merveilleuse Eva. Cela a été dit mais mérite d’être redit, Sébastian Galeota habite son corps et son esprit pendant plus d’une heure. Comme elle, il sait être dur et tendre à la fois, populaire et politique, social et cynique, … dans une mise en scène d’une grande sobriété, mais on le voit gravir une à une les marches de la gloire, après avoir décidé de conquérir la capitale.

Mais il n’évite aucun sujet grave, comme les compromissions du couple Perón avec les nazis, ni la dimension de lutte des classes qui se jouaient en ce lendemain de guerre mondiale. Bravo à cette équipe, on attend avec plaisir leur prochain projet !

De cette période péroniste, nous nous dirigeons, vers celle de la dictature du coup d’État de 1976, le cinquième putsch militaire en Argentine depuis 1930. Les deux précédents renversèrent le Général Perón en 1955, et Arturo Illia en 1966.

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LUZ – Photo de Jean-Marie Béziat

Ce qui va différencier cette dictature du général Videla des autres, outre le fait qu’elle s’inscrit dans un plan Régional murement médité, « le Plan Condor », c’est son extrême cruauté, sa férocité inédite en Argentine, sa démarche méthodique. 30 000 opposants ont été tués ou portés disparus, et même les bébés sont devenus des instruments de cette haine de classe, cette perversité idéologique. 500 d’entre eux ont été volés à leur parents, leur mères jetées à la mer d’un avion en plein vol.

Depuis ces années de plomb, les Grands-Mères de la Place de Mai, dénoncent sans cesse, cette appropriation en toute impunité par les militaires ou leurs ami-e-s, de ces enfants d’opposants, ces crimes contre l’Humanité,  cette grande souffrance pour toutes ces familles et en premier lieu pour ces enfants à qui on avait effacé toutes traces de filiation biologique.

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LUZ – Photo de Nicolas Lux

Voici donc le thème grave de cette pièce, qui nous est présentée avec une infinie délicatesse, qui nous bouleverse par une mise en scène de Violette Campo, très sobre mais d’une grande efficacité, associant des moments d’Histoire à des allées et venues d’hier à aujourd’hui. Ce n’est pas seulement une pièce de témoignage ou de dénonciation, c’est aussi celle de la force de l’amour maternelle, de la solidarité et de la recherche d’identité. Son universalité nous touche au plus haut point dans l’époque que nous vivons, de guerre et de meurtrissures des populations victimes de ces effrois.

« LUZ »[5] est portée par des comédiens émouvants,  par leur jeu et leur propre identité, qui exaltent en nous une démarche militante, nous poussent à l’engagement, témoignent de l’horreur du passé, et qui veulent transformer notre présent. SUBLIME !

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LUZ – Photo de Nicolas Lux

Il reste encore quelques mois, et les années suivantes, pour programmer une telle proposition de la Compagnie Théâtre les Pieds dans l’eau, et poursuivre nécessairement par un débat d’hier à aujourd’hui, sur l’Argentine à nouveau en danger, comme le reste de l’Amérique Latine confrontée à des coups d’Etat institutionnels non moins condamnables et inquiétants.

Le 15 Juillet 2016,
Fabien Cohen, pour le Falmag.

[1] « Hamletologia » et « Quien Va ! », jouées en alternance du 7 au 30 juillet, au College de la salle, à 17h15, 3 place Pasteur, Avignon, res : 04 90 32 03 26

[2] Laboratorioteatro.com

[3] « Evita, Amour, gloire etc … », jouée aux 3 SOLEILS, 4 rue Buffon, à 20h, jusqu’au 30 juillet, res : 04 90 88 27 33

[4] « Luz ou le temps sauvage » d’Elsa Osario, edition Metailliè, 2000

[5] « LUZ », est jouée au Théâtre du Roi René, Avignon, au 4 bis rue de Grivolas, jusqu’au 30 juillet(relâche le mercredi), res : 04 90 82 24 35 ou 07 81 41 24 96