🇨🇺 🇺🇸 La Havane, abandonnée face à l’embargo le plus dur de son histoire : reportage (Pierre Lebret et Vincent Ortiz / Le Vent se Lève)
Avec l’assèchement des exportations pétrolières vers Cuba, l’embargo change de nature. La pénurie d’or noir paralyse désormais les transports, déstabilise le système électrique et grève la mince production de l’île. Tandis que l’horizon de La Havane s’assombrit, les États-Unis multiplient les menaces d’intervention militaire. Ils ont déjà remporté une victoire conséquente : le monde s’aligne désormais sur leurs sanctions, dirigées contre les entreprises qui échangent avec Cuba. Il n’en a pas toujours été ainsi : plusieurs décennies en amont, durant la « période spéciale » (qui fait suite à la chute de l’Union soviétique et à l’isolement de Cuba), investisseurs et gouvernements contournaient l’embargo américain. Pour imposer son respect, les États-Unis ont eu recours à un arsenal de mesures coercitives contre leurs alliés. Peu médiatisée, cette guerre de l’ombre est pourtant responsables de la suffocation de l’île, qui génère des dommages sociaux sans précédent.
Lentement, Misladys écoule une eau blanchâtre sur les plantes de son jardin. « C’est bon pour leur croissance. Je réutilise toujours l’eau de la cuisson du riz, afin de fortifier les arbres fruitiers ». La finca de Marianao, quartier populaire de La Havane, est une enclave luxuriante entre deux zones urbaines, où des Cubains de l’Est se sont installés dans les années 1990 ; Misladys, professeure des écoles retraitée, était parmi eux. Manguiers et cocotiers y déploient leurs larges ramures, qui protègent du soleil les habitations de fortune.
« Le lait de coco est réutilisé pour des crèmes hydratantes », commente-t-elle en dépeçant un fruit à la machette. Sa coque est un excellent combustible ». Mêlée à du charbon et à quelques feuilles de journaux, elle noircit sous les flammes qui font bouillir l’eau de sa casserole. Sous nos yeux, un feuillet de La Granma (le quotidien du Parti communiste) rougeoie, se contracte, agonise sous quelques convulsions puis disparaît.
Ici, rien ne se jette, et rien ne sert qu’une seule fois. Face à la pénurie, chaque produit fini peut devenir une matière première. Mais plus le temps passe, et moins la profusion nourricière de la nature suffit à compenser la suffocation de l’économie. « Faire davantage avec moins » : dans la finca, la directive du président Miguel Diaz-Canel a été accueillie avec des cris d’outrage. « Cela fait des décennies que les Cubains redoublent d’inventivité. “Adaptation” est sans doute le mot qui nous définit le mieux. Mais nous touchons aux limites ».
Sur la route vers une tienda (échoppe) privée, où le moindre aliment coûte un dixième de salaire minimum, Misladys relate la diminution des aides alimentaires. Légèrement rétrécies par les politiques de libéralisation entamées par Raul Castro (2008-2018), elles ont été réduites à portion congrue sous l’effet de l’embargo : « autrefois, la libreta [ticket mensuel qui donne droit à une certaine ration alimentaire gratuite NDLR] couvrait tout : lait, œufs, poulet… aujourd’hui, c’est à peine si l’on reçoit du riz et un petit peu d’huile ». Ces restrictions ont été particulièrement cruelles pour les enfants : « Au-dessus de deux ans, ils ne sont plus éligibles aux aides alimentaires. Il y a quelques années, ils recevaient un petit-déjeuner complet à l’école. Aujourd’hui, on les gratifie d’un bout de pain et d’une boisson… comment voulez-vous qu’ils se concentrent avec ça ? ».
Quand « Fidel » contournait l’embargo
Ce sentiment d’une dégradation est corroboré par les indicateurs. L’année 2025 s’est refermée avec un taux de mortalité infantile de 9,9 pour mille à Cuba – contre moins de 4 pour mille en 2018. Le déclin est spectaculaire pour un pays qui, longtemps, affichait des statistiques insolentes à la face du monde, parmi les meilleures du continent américain.
Dans les rues de La Havane, la mendicité fait sa réapparition. Un choc pour Cuba qui, longtemps, se targuait de l’avoir éradiquée, et dont le gouvernement rechignait à reconnaître l’existence. Récemment, la déclaration de la ministre du Travail Marta Elena Feitó, selon laquelle Cuba serait vierge de mendiants, a fait scandale. Rappelée à l’ordre par Miguel Diaz-Canel, elle a démissionné.

Derrière les difficultés sociales de Cuba, un déclin économique qui date de la pandémie, devenu vertigineux les derniers mois de l’année 2025. Ceux-ci coïncident avec le tarissement des exportations pétrolières issues du Venezuela. Le gouvernement de Nicolas Maduro avait déjà drastiquement restreint les flux vers Cuba ; suite au bombardement du Venezuela par l’armée américaine et à l’enlèvement de son président, la nouvelle cheffe d’État Delcy Rodriguez a cessé ses exportations vers l’île [1]. Menacé par les mesures de rétorsion tarifaire brandies par les États-Unis, le Mexique a lui aussi mis fin à ses envois de barils.
Situation sans précédent pour l’île : en janvier et février 2026, Cuba a vécu des semaines entières sans nouvelle exportation pétrolière. Coupures d’électricité la majorité du temps, transports publics au compte-goutte, production agricole au ralenti : les réactions en chaîne ont touché l’ensemble des secteurs. La mobilité est tellement réduite que le gouvernement a décrété une semaine de quatre jours.
Les Havanais interrogés sont unanimes : les difficultés actuelles sont sans commune mesure avec celles de la « période spéciale en temps de paix » (1989-2000). De cette époque, les Cubains gardent pourtant un souvenir douloureux. La Chute du Mur de Berlin a représenté un saut dans l’inconnu : longtemps épaulée par l’Union soviétique, l’île se retrouvait seule face au monde – un monde dominé par une superpuissance militaire agressive, sise à moins de 200 km de ses côtes.
Fidel Castro refusait d’obtempérer : le socialisme allait perdurer, quelles que fussent les tentatives de déstabilisation. Elles n’allaient pas manquer : en 1996, la loi Helms-Burton est votée [2]. Elle induit un renforcement conséquent de l’embargo, comportant pour la première fois des clauses extra-territoriales, intimant aux entreprises non-américaines de se plier à la législation de Washington. Sa troisième section frappe d’illégalité les transactions impliquant des actifs « confisqués » (c’est-à-dire expropriés ou nationalisés) par la Révolution cubaine de 1959. L’échange avec n’importe quelle compagnie cubaine devient donc passible de poursuites auprès des tribunaux américains.
Peu de monde pariait alors sur la survie de la Révolution cubaine. Mais à l’orée du XXIè siècle, le « socialisme » était toujours en place. Et l’élection de Hugo Chavez au Venezuela allait permettre à la nation caribéenne de remonter la pente, lentement. Cuba avait traversé la décennie 1990 non sans séquelles, mais sans avoir cédé.
À cette résilience apparemment miraculeuse, les Cubains interrogés attribuent la solidarité inter-personnelle (« plus forte qu’aujourd’hui ») ou la gestion de « Fidel » (souvent mentionné avec nostalgie ou une forme d’affection, même de la part de Havanais hostiles au pouvoir actuel). (…)
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