🇲🇽 Mexique. Résistances contre le Corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec (entretien avec Carlos Beas Torres)


Depuis 2018, un méga-projet industriel et logistique s’impose dans l’État de Oaxaca au sud du Mexique : le Corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec, un méga-projet qui concentre des enjeux stratégiques majeurs pour le développement économique régional et continental ainsi que pour la reconfiguration du commerce mondial. De mai à juillet 2026, l’activiste mexicain Carlos Beas Torres, coordinateur de l’Union des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l’Isthme (UCIZONI) et délégué du Congrès National Indigène, est en tournée en Europe afin d’informer sur la situation des mégaprojets et la répression dans l’isthme de Tehuantepec, ainsi que pour tisser des alliances internationalistes pour défendre les territoires et renforcer les résistances des peuples originaires du Mexique.

Photo : UCIZONI

Après une première étape en France, il se rendra au Danemark, en Catalogne, au Pays basque, dans l’État espagnol, en Belgique, en Suisse et en Allemagne. Il participera à la mobilisation nationale des Soulèvements de la Terre contre le mégacanal Seine-Nord Europe du 9 au 12 Juillet. À l’occasion de son passage à Paris au mois de mai, FAL Mag a recueilli son témoignage.

Depuis janvier dernier, à la suite d’une dénonciation que nous avons faite concernant le déraillement du train sur l’isthme de Tehuantepec, survenu le 28 décembre, notre prise de position a gêné certains acteurs et nous avons commencé à subir des attaques directes. Nous avons alors envisagé de quitter un environnement qui devenait très dangereux. Dans un premier temps, nos camarades colombiens ont évoqué la possibilité de nous accueillir, mais cela nous a semblé risqué. Et les camarades du mouvement des « Soulèvements de la Terre », avec lesquels nous entretenons une relation de collaboration depuis des années, nous ont proposé un refuge dans le centre-sud de la France. C’est dans cette intention que nous sommes venus, et l’idée a germé de partager ce qui se passait dans l’isthme de Tehuantepec avec d’autres régions du Mexique.

Par exemple, nos camarades de l’État de Puebla, de la commune de Juan C. Bonilla, nous ont demandé de faire connaître leur gratitude pour le soutien apporté lors de l’occupation des locaux de l’entreprise française Danone-Bonafontil y a cinq ans. Une action juridique est également en cours contre EDF France. Un autre sujet important concerne l’entreprise danoise Helax, qui prévoit de construire une usine de production d’hydrogène vert à Ixtepec. Nous lançons une campagne en collaboration avec nos camarades d’Ixtepec qui sont impliqués dans des réseaux internationaux tels que le réseau des peuples contre l’extractivisme. Pour soutenir le Congrès national indigène (CNI), qui fêtera ses trente ans d’existence en octobre, nous lançons une campagne de collecte de fonds afin de mobiliser un grand nombre de personnes.

Depuis des siècles, l’isthme de Tehuantepec fait l’objet d’une concurrence entre les grandes puissances. Par exemple, en septembre 1877, l’armée française a tenté de s’emparer de la ville de Juchitán, mais elle a été vaincue par les moustiques, les maladies et la bonne précision de tir des paysans. Puis vinrent les Étasuniens ; à nouveau les Français ; puis encore les Étasuniens ; sous Porfirio Díaz, les Anglais ; et enfin, ces dernières années, avec le mégaprojet éolien, la présence d’entreprises espagnoles, françaises et danoises. Tout cela pour en arriver à l’année 2018 et à ce mégaprojet du Corridor interocéanique, qui a porté de nombreux noms différents – Projet Méso-Amérique, Plan de développement régional de l’isthme, Plan Puebla Panamá (PPP) -, un projet porté par de grands intérêts mondiaux,  je pense même que le gouvernement mexicain ne joue qu’un rôle relatif quant aux bénéfices de ces travaux.

Il est important de rappeler que, s’agissant d’un projet de dispute territorial, il s’inscrit également dans les dynamiques de l’action politique mondiale. À l’époque d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), nous avons bloqué la construction d’un gazoduc. Mais ce gazoduc était fortement influencé par les intérêts de la Chine, qui souhaitait implanter une usine de regazéification à Salina Cruz, mais n’a pas eu le temps de le faire. López Obrador est arrivé au pouvoir et, avant même de prêter serment, il a envoyé une lettre à Donald Trump dans laquelle il lui présentait dix projets stratégiques, dont le deuxième était le Corridor interocéanique, un projet toujours conçu à l’étranger et qui répond à des intérêts qui ne sont pas ceux de la région.

Photo : UCIZONI

À l’origine, il s’agissait de 78 communes, avec une population affectée d’environ 3,5 millions de personnes ; au fil du temps, le projet s’est articulé autour du « Tren Maya ». Ce mégaprojet s’inscrit dans le cadre d’autres projets ; par exemple, le projet de gazoduc n’avance toujours pas, mais il devrait atteindre le triangle nord de l’Amérique centrale; la ligne ferroviaire passera par Tapachula pour rejoindre le Guatemala et le Honduras ; il s’agit donc d’une réorientation du PPP en fonction de nouvelles conditions. De plus, la consultation de la population a été une mascarade, car pour pouvoir mener à bien les travaux, non seulement la région a été militarisée, mais les entreprises de construction étaient également accompagnées de groupes criminels dont la présence est de plus en plus agressive.

Une situation de tension s’est créée où, soudainement, grâce au recours à la Marine, à la Garde nationale et aux hommes armés, la volonté des populations est brisée. Il existe également d’autres stratégies utilisées par un gouvernement au sein duquel se sont intégrés de nombreux camarades qui faisaient partie de l’opposition. Ils connaissent les populations, ils connaissent les rouages, et cela engendre une sorte de division au sein des communautés qui fracture le tissu social.

Dans le cas de lUnion des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l’Isthme / UCIZONI, au début du projet nous étions présents dans environ cent vingt communautés et nous disposions d’environ cinquante à soixante commissaires d’ejidos et autorités municipales. Ce fut la première étape de la résistance. Nous avons obtenu de bons résultats, mais l’État s’en est rendu compte. Il connaît la dynamique des communautés et l’importance que revêtent les autorités officielles. Il commence alors à imposer des autorités officielles, propose des programmes tels que Sembrando Vida, des programmes de logements, d’autres destinés aux personnes âgées, des programmes de retraites, et ainsi, il divise les villages et la résistance s’affaiblit considérablement dans certains endroits, voire disparaît.

Tout d’abord parce que des fonds publics sont utilisés pour mettre en place une infrastructure qui ne nous profite pas directement. C’est un point essentiel. Toute la première phase, qui consistait en la conception, la construction et la modernisation des infrastructures de communication, a été financée par des fonds publics, et les répercussions sont multiples. Par exemple, dans la zone de la baie de Salinas del Marqués, près de Salina Cruz (Oaxaca), un chantier gigantesque a été lancé : il s’agit d’un brise-lames destiné à permettre l’accostage de navires à fort tirant d’eau. Mais les conséquences d’un tel chantier n’ont pas été évaluées, et cela fait désormais deux ans que les sauniers – ces personnes qui, depuis l’époque préhispanique, vivent de l’extraction du sel – ne peuvent plus exercer leur activité car il n’y a plus de sel. Cela fait partie des répercussions économiques, mais il y a également d’importantes répercussions environnementales, bien qu’elles ne soient en aucun cas comparables à celles du projet du Train Maya.

Photo : UCIZONI

Oui, depuis l’époque de Porfirio Díaz. C’était le chemin de fer national de Tehuantepec. De nombreuses localités de l’isthme de Tehuantepec ont vu le jour grâce au chemin de fer de l’époque et ont connu un essor à la suite de sa mise en service ; c’est pourquoi beaucoup de gens voient le projet d’un œil nostalgique lorsqu’on leur dit : « C’est bien, ce sera un train de voyageurs », pensant que ce serait comme autrefois, quand, aux arrêts, les gens montaient dans le train pour vendre leurs marchandises. Aujourd’hui, cela n’est plus autorisé.

Les revendications sont très variées. L’une des plus importantes, peut-être la principale, était qu’il n’y ait aucune atteinte aux terres agricoles ni aux habitations. Parallèlement, nous avons réclamé la réalisation de certains travaux d’intérêt général, d’infrastructures, de santé, notamment des hôpitaux que l’on s’était engagé à construire et qui n’ont pas vu le jour. Des projets de terrains de sport, d’approvisionnement en eau potable, car il faudrait un investissement colossal pour cette infrastructure qui ne nous servira à rien, mais il n’y a pas de ressources pour moderniser les réseaux d’eau potable, ce qui est aujourd’hui, à l’heure du changement climatique, fondamental. Telles étaient les deux principales revendications, auxquelles se sont ensuite ajoutées des revendications très spécifiques, telles que le respect des droits du travail et, ces derniers temps, la question de la sécurité. Comme je vous l’ai dit, l’arrivée des entreprises s’est accompagnée de celle de groupes criminels, ce qui a donné lieu à un phénomène très répandu d’extorsion. Ces groupes occupent le territoire et négocient avec le pouvoir. Ils sont impliqués dans les syndicats des transporteurs.

J’ai évoqué précédemment l’utilisation de fonds publics pour mener à bien un projet d’intérêt transnational. La phase actuelle est celle de l’industrialisation de la région, et c’est là qu’interviennent désormais les entreprises transnationales, en plus des entreprises nationales. Il y a quatre parcs éoliens, apparemment à capitaux étasuniens. Il y a également l’entreprise Helax, ainsi qu’une entreprise portugaise, Mota-Engil, chargée de la gestion des ports.

Les Chinois ne sont plus intervenus à ce stade. Ils sont entrés avec Peña Nieto. Ils ont mené des études, annoncé qu’ils interviendraient, mais ils ont finalement renoncé. L’arrivée de Trump et ce qui s’est passé au Panamá sont révélateurs de ce qui ne se passera pas au Mexique. Au Mexique, les capitaux chinois contrôlent les ports de Manzanillo et de Lázaro Cárdenas, c’est-à-dire qu’ils y sont présents.

Oui, bien sûr, dans le port de Chancay. Le problème ici, c’est qu’il faut bien cerner d’où vient la manœuvre actuelle. Nous sommes dans une phase où la construction des infrastructures n’est pas encore achevée, mais où l’on attribue déjà ce qu’on appelle les « Pôles de Développement pour le bien-être ». Tout cela s’est fait de manière très brutale, sans consulter la population, sans l’informer. Il existe une institution appelée Pro-Istmo qui est très obscure, car elle semble liée au cercle restreint du pouvoir ; il s’agit du groupe Tabasco, qui a participé aux travaux. Nous avons le sentiment qu’il s’agit non seulement d’un projet emblématique dans le discours de López Obrador, mais aussi d’un enjeu économique pour un cercle très fermé.

Ce que nous constatons, c’est qu’il n’y a plus aucune forme de médiation dans les conflits, entre les communautés qui continuent de résister, qui continuent de se reconstruire, et où désormais le premier cercle du pouvoir, qui est protégé par un rempart appelé le secrétariat de la Marine.

Oui, beaucoup. Une partie de la stratégie utilisée par l’État a justement consisté à diviser la population.  Le président de l’Union régionale des éleveurs de l’isthme de Tehuantepec peut être emprisonné sans que personne ne réagisse, à l’exception des éleveurs. Le journaliste Weber López, qui avait dénoncé les agissements de la mafia des transports dans le cadre de ce mégaprojet, a été assassiné, et la protestation des journalistes eux-mêmes a été très timide. Quant aux communautés autochtones, il y a eu une mobilisation dans un premier temps, mais celle-ci s’est effritée dans un contexte fortement marqué par la COVID. À Unión Hidalgo, bien que nous entretenions des relations avec nos camarades, nous ne sommes pas en mesure de nous organiser pour mener une résistance, contrairement à ce qui se passait auparavant, comme lors de l’imposition du mégaprojet éolien de Santa Teresa, où de très nombreux acteurs s’étaient mobilisés, même s’ils ne s’entendaient pas très bien. Aujourd’hui, je pense que les réactions sont très isolées, ce qui a également permis aux coups portés d’être très violents.

C’est incontestablement l’un des facteurs. À certains endroits, la résistance s’est manifestée pour défendre le territoire, comme dans le cas de l’ejido de San Juan Chico : ils ont cédé le terrain des citronniers et accepté l’impact sur un ruisseau en échange de la construction d’un grand nombre de logements. Il y a eu ce genre de négociations, ce qui, d’une certaine manière, a également affaibli la résistance.

Photo : UCIZONI

Il y a eu des cas où la résistance a été plus forte. Les autorités locales ont reçu l’offre de construire un bureau municipal, de leur fournir un ordinateur, d’installer la climatisation et, contre la volonté de leur propre assemblée, elles ont signé. Et il y a eu d’autres cas encore plus lamentables, où des compagnons de lutte ont été corrompus ou menacés, car il y a également eu de nombreuses menaces. Ainsi, contrairement à d’autres étapes, lors de la plus récente, la réponse a été très disparate. Certains secteurs en ont clairement tiré profit : les propriétaires de camions à benne basculante, les propriétaires qui louent des logements aux travailleurs venus de l’extérieur, les partisans du projet. D’autres secteurs s’y sont opposés, mais leur résistance est restée très isolée.

C’est encore en cours. Le problème, c’est que les infrastructures sont très insuffisantes : on ne peut pas mener à bien un projet de cette envergure sans garantir l’accès à l’énergie. Je leur disais que, lors de l’avant-dernière année du mandat de Peña Nieto, on avait tenté de construire un gazoduc. Cela ne s’est pas fait. Mais il y a désormais le projet « Puerta del Sureste », un gazoduc reliant Galveston à Macuspana, dans l’État de Tabasco, et Tuxpan à Barrillas, à Coatzacoalcos, mais rien n’indique pour l’instant qu’ils souhaitent s’implanter dans l’isthme de Tehuantepec. De plus, comme les gens sont déjà bien préparés, quand les travaux commencent, la population met immédiatement des pierres et des obstacles sur leur chemin. Par exemple, dans le cadre de cette logique énergétique, ils essaient d’étendre le réseau et d’installer des pylônes à haute tension, mais les gens les en empêchent. Je pense donc que cela a ralenti. Je pense que le projet a ralenti, et je ne sais pas si cela a un rapport avec ce qui se passe à l’échelle mondiale, car, par exemple, EDF et le parc éolien industriel qu’elle possède là-bas sont à l’arrêt. J’ai l’impression que certains facteurs mondiaux contribuent à ce que le projet ne se concrétise pas. Sachant qu’il existe huit projets de corridors interocéaniques dans le reste de la région.

J’ai l’impression que les choses avancent très vite : « Allons fixer des prix pour attirer les entreprises. » Et soudain, un signal intéressant est apparu : un projet minier qui devait voir le jour à Tagolaba, à Tehuantepec, a été abandonné. La population s’y est opposée ; en d’autres termes, je pense que cela continue soudainement à effrayer les investisseurs. Ce n’est pas la même chose que lorsque l’État construit une route et y déploie l’armée, et que lorsque les investisseurs constatent qu’ils se heurtent à une certaine résistance, car les investissements s’effritent avec le temps. Et il me semble que la politique de Trump joue également un rôle. Au Mexique, il y avait beaucoup d’attentes autour du « nearshoring », avec l’arrivée prévue d’entreprises coréennes et européennes, mais la politique de Trump, qui prône le « retour aux États-Unis », a tout changé ; même le seul transfert massif de marchandises au cours des trois dernières années, depuis l’achèvement de la ligne ferroviaire, a été un transfert de dernière minute de véhicules coréens. Mais c’est la dernière chose qui est passée par l’isthme de Tehuantepec, il y a un an.

Propos recueillis par Braulio Moro et Hélène Roux,
Bureau national de FAL
Transcription et traduction : Braulio Moro