🇬🇹 Guatemala : espoirs déçus, partie remise ? (Bernard Duterme / Le Vent se lève)


Élu président en 2023 sur une promesse de rupture avec la corruption, Bernardo Arévalo a suscité un immense espoir. Trois ans plus tard, la désillusion domine. Entre institutions capturées, renoncements présidentiels et inégalités persistantes, le Guatemala reste prisonnier de ses vieux rapports de force. À l’approche des élections de 2027, les organisations indigènes et populaires pourront-elles enfin unir leurs forces pour changer la donne ?

Le président guatémaltèque Bernardo Arévalo (Photo : DR)

Des nouvelles du Guatemala ? Que se passe-t-il donc dans ce pays – le plus riche d’Amérique centrale, mais aussi le plus inégalitaire – dont on ne parle plus de ce côté-ci de l’Atlantique qu’à l’occasion de l’une ou l’autre de ses éruptions volcaniques, si tant est qu’elle soit aussi spectaculaire que la précédente ? Ou qui réapparaît de temps à autre dans l’imaginaire européen comme le berceau de la « mystérieuse » civilisation maya, à la faveur d’un documentaire télévisé « fascinant » ou de publicités de vacances « envoûtantes » ?

Rappelons-nous : le siècle passé, le Guatemala et ses voisins immédiats répondaient encore, dans les journaux et les cours de géographie, à la reluisante appellation de « républiques bananières ». Ou « république caféière », dans le cas du Salvador. Des petits pays pauvres en somme, « sous-développés », mais aux ressources naturelles abondantes, dont l’économie totalement extravertie reposait précisément sur l’exportation de l’une ou l’autre production très prisée dans leur lieu de destination. Les États-Unis en l’occurrence, dont l’Amérique centrale servait presque officiellement « d’arrière-cour » (backyard).

Une arrière-cour maintenue sous la férule, on s’en souvient, de pouvoirs dictatoriaux, de régimes militaires et d’élites corrompues qui ne devaient leur existence qu’au bon accueil réservé aux multinationales de l’empire yankee. Telle la United Fruit Company par exemple, rebaptisée Chiquita en 1989, qui alla jusqu’à posséder 65% des terres agricoles du Guatemala…

Des années 1960 aux années 1990, des mouvements révolutionnaires, des guérillas – autre acteur qui participa, alors, à la notoriété « internationaliste » de la région – s’attaquèrent à ces alliances des oligarchies et des forces armées locales avec Washington. Au Guatemala, ce fut l’URNG, l’Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca. Qui ne réussira jamais à l’emporter, loin de là. Seul aboutissement « positif », les Accords de paix qui seront signés en 1996 entre le gouvernement et les guérilleros.

Coût ? Un immense désastre humain – plus de 250 000 personnes tuées ou disparues, plusieurs centaines de villages indigènes rayés de la carte, plus d’un million de déplacés… –, dont les responsables (largement impunis) sont à 93% – selon le rapport de l’ONU de 19991 – l’armée officielle et les groupes paramilitaires associés. Le même rapport onusien fait état de « l’exécution d’actes de génocide » à l’encontre de « plusieurs ethnies du peuple maya ».

Depuis lors, le Guatemala, tout comme ses voisins centro-américains déchirés par la guerre entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, est entré dans ce que les politologues ont appelé « la normalisation démocratique » de la région. À ce jour pourtant, trente ans plus tard, les Accords de paix guatémaltèques de 1996 – qui ambitionnaient une certaine redistribution des richesses – n’ont pour l’essentiel toujours pas été appliqués. Si démocratisation il y a eu, elle est de façade, superficielle, électorale… et encore2. Les causes – inégalités sociales et discriminations des « majorités minorisées » – qui ont mené aux soulèvements révolutionnaires d’hier sont quasi intactes. Le pouvoir politique est resté, lui, à de rares inflexions près, dans les mains des secteurs oligarchiques. Et le modèle économique, s’il s’est complexifié, n’est ni moins prédateur, ni plus partagé.

C’est dire si l’élection inattendue de Bernardo Arévalo à la présidence du pays en août 2023 et son investiture en janvier 2024, que l’administration sortante tenta pourtant d’empêcher jusqu’à la dernière minute, réveilla les espoirs d’un réel changement. Candidat hors establishment que les sondages n’avaient pas vu venir, au discours social-démocrate axé sur la démocratie et la lutte contre la corruption, le qualifié surprise du premier tour (arrivé en 2e position, avec seulement 11,8% des votes) déclencha une telle réaction conservatrice à son encontre qu’elle servit, en retour, à hausser fortement sa renommée.
Tant les classes moyennes urbaines prodémocratie que l’électorat indigène et populaire peu mobilisé jusque-là en firent « leur » favori au second tour. Surnommé Tío Bernie chez les jeunes pour son image d’oncle sage et débonnaire, il remporta ce second tour avec quasi 60% des voix pour 36 à sa rivale. Mais seulement 23 députés sur 160 au Congrès pour son parti Semilla, constitué dans la foulée du mouvement citoyen de 2015 déjà mobilisé contre la corruption.

Au crédit du gouvernement Arévalo, il faut aussi faire état de la conduite de certaines politiques sociales effectives, mais qui restent décevantes par rapport aux immenses attentes suscitées par son élection
Las, trois ans plus tard, à un gros semestre des prochaines élections présidentielles de 2027, c’est la déception qui prévaut dans le pays. Déception record même, à en croire les enquêtes qui font de Bernardo Arévalo l’un des présidents les moins appréciés du Guatemala de ces quarante dernières années et de l’Amérique latine d’aujourd’hui. Seule, Delcy Rodríguez au Venezuela enregistre des taux de déconsidération plus importants…3

Comment expliquer pareille déconvenue ? Et à qui en attribuer la responsabilité : au président lui-même, pas à la hauteur de ses promesses ou des attentes placées en lui ? Ou plutôt à ce que les Guatémaltèques appellent « le pacte des corrompus », cette alliance oligarchique de réseaux politiques et économiques prête à tout pour garder son emprise sur les institutions ? (…)

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