🇧🇷 Le Brésil, point de bascule dans l’extrême droite de tout un continent ? (Frédéric Thomas / CETRI)
En prétendant incarner le « changement », Flavio Bolsonaro, qui a remporté le premier tour des élections au Brésil, affrontera Lula au second tour ce dimanche 25. Une opinion de Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI, publiée dans la Libre Belgique.
Flavio Bolsonaro, fils de l’ex-président Jair Bolsonaro, actuellement emprisonné pour tentative de coup d’État, a remporté le premier tour des élections au Brésil le 4 octobre dernier. Il est donné largement favori pour le second tour, le 25 octobre prochain. Sa victoire marquerait un point de bascule dans l’extrême droitisation du continent. Ce vote du « changement », comme l’a présenté Bolsonaro, témoigne des habits plus ou moins neufs de l’extrême droite au Brésil et en Amérique latine.
Réflexe dégagiste
Dans un contexte de crise économique, de désenchantement démocratique et de défiance envers les institutions, l’extrême droite a renversé l’échiquier politique, en se présentant comme force de changement et en reléguant la gauche au rôle de défenseur du statu quo. Ses succès électoraux manifestent moins une adhésion qu’un réflexe dégagiste. Vote sanction envers « la marée rose » – la vague de gouvernements progressistes qui a largement dominé les deux premières décennies de ce siècle et dont Lula est le dernier représentant –, accusée d’être responsable du marasme économique et d’avoir échoué face à la criminalité.
L’insécurité constitue l’une des premières préoccupations de la population sur le continent le plus violent au monde. Le problème est général mais se décline différemment d’un pays à l’autre. Ainsi, le taux d’homicides au Brésil est cinq fois plus élevé que chez son voisin argentin et la violence a explosé en Équateur au prisme d’une reconfiguration des voies du narcotrafic. Cependant, la réalité de l’insécurité – qui tend à légèrement diminuer – ne se confond pas avec le sentiment d’insécurité, catalysé et codifié par des médias concentrés dans les mains des classes possédantes et des extrêmes droites. Ces dernières, aussi hétérogènes qu’elles soient, convergent dans leur réponse sécuritaire : « populisme punitif » et « mano dura » (poigne de fer).
Le discours populiste offre un sentiment de puissance et une solution immédiate qui comblent les attentes magiques, en réduisant la complexité de la réalité à une simple question de volonté d’un homme providentiel. Dans les faits, cela se réduit à une démonstration de force masculiniste et au spectacle d’une extrême droite qui a gagné la bataille culturelle. Les violences sexistes et les féminicides ne font ainsi pas partie du problème de l’insécurité. Pas plus que l’extraction des ressources naturelles, alors que la région est de loin la plus meurtrière pour les défenseurs et défenseuses de la terre et de l’environnement. Ni les inégalités – l’Amérique latine est le continent le plus inégalitaire du monde – qui constituent pourtant le terreau des violences.
Une gauche doublement perdante
Dans un premier temps, profitant du boom des matières premières, la vague rose avait considérablement réduit la pauvreté et partiellement les inégalités. Mais le retournement de conjoncture au mitan des années 2010 a affecté ses avancées et démontré que si elle avait modifié le rapport de forces, elle avait laissé intacte la matrice des inégalités et le modèle productif. Elle en ressortait doublement perdante.
D’un côté, « l’effet ascenseur » – une politique de croissance et de redistribution permettant d’accroître les ressources aussi bien des classes populaires que des riches – épuisé, les classes possédantes sont revenues à leur pente sociologique « naturelle », en se retournant contre des gouvernements avec lesquels elles s’étaient, un temps, arrangées. Et ce, d’autant plus que l’ascension des classes populaires bousculait l’ordre hiérarchique auquel elles s’identifiaient. Aussi timides et partielles que furent les réformes des gouvernements de gauche, ce fut déjà trop pour cette élite. De l’autre, la déception et la frustration envers les promesses à moitié ou non tenues. Nombre de personnes étaient en effet sorties de la pauvreté, mais restaient piégées dans une situation précaire, confrontées à des infrastructures dégradées, des services publics déficients et à une protection sociale rachitique. Ce fut trop peu.
Or, cet excès et cette insuffisance ont convergé dans ce que la féministe argentine, Veronica Gago, a nommé un « néolibéralisme par le bas ». Dans un continent où l’informalité du travail représente la moitié de la main-d’œuvre active, une part considérable des travailleurs et travailleuses du secteur informel se reconnaisse dans le miroir faussé de l’extrême droite comme « auto-entrepreneurs » et considère l’État non comme le responsable des services sociaux et le garant (potentiel) de l’intérêt général, mais comme un appareil bureaucratique, inefficace et corrompu, exploitant celles et ceux qui travaillent et dont il faut au plus vite se débarrasser. (…)
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