Les anneaux de la corruption au Pérou (César Nureña et Federico Helfgott/ traduction Ritimo)
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La statue du Cristo del Pacífico, cadeau d’Odebrecht au président Alan García, rebaptisé Cristo de lo robado (Christ des choses volées).
(photo Richard Chalifour)

Pérou: acte 2 des efforts traditionnels de lutte contre la corruption. Sans changement politique et structurel à tous les niveaux, les faibles institutions péruviennes peuvent-elles relever le défi ?

Le 17 avril 2019, l’ancien président péruvien Alan García (1985-1990 et 2006-2011) meurt quelques heures après s’être tiré une balle dans la tête, pour échapper à la détention provisoire suite à des accusations liées au scandale de corruption avec l’entreprise Odebrecht. Le suicide de García a attiré l’attention du monde entier. Pourtant, bien que l’issue de son affaire ait été particulièrement choquante, il n’était certainement pas le seul homme politique péruvien à avoir des démêlés avec la justice. En début d’année 2019, presque tous les anciens présidents du Pérou étaient visés par des condamnations d’emprisonnements, suite à des allégations de corruption dans la gestion de leurs mandats.

Alberto Fujimori (1990-2000) devait retourner en prison après l’annulation de sa grâce présidentielle, le 3 octobre de la même année. Alejandro Toledo (2001-2006) était en passe d’être extradé des États-Unis pour avoir accepté des pots-de-vin du géant brésilien de la construction, Odebrecht. Ollanta Humala (2011-2016) et son épouse Nadine Heredia venaient de passer neuf mois en détention préventive après avoir été accusé·es d’avoir reçu d’Odebrecht, des dons de campagne électorale.

Pedro Pablo Kuczynski (2016-2018) a été contraint de démissionner de la présidence en mars et empêché de quitter le pays en raison de paiements antérieurs effectués par Odebrecht à sa société de services financiers alors qu’il était ministre. Quelques mois plus tard, il sera soumis à une ordonnance judiciaire de résidence surveillée. Bien que n’étant pas un ancien président, Keiko Fujimori, dont le parti Fuerza Popular (Force Populaire) contrôle le Congrès, a été envoyée en prison à la fin du mois d’octobre pour purger une peine de détention préventive de trois ans. Elle fait l’objet d’une enquête pour blanchiment d’argent dans le cadre de sa campagne électorale de 2016.

Les accusations de corruption ne sont pas choses nouvelles au Pérou. Comme l’historien Alfonso W. Quiroz l’a décrit dans son dernier ouvrage, Historia de Corrupción in el Perú, presque tous les gouvernements de l’histoire du pays ont eu à faire face à des affaires de corruptions. Cependant, nous n’avions pas assisté à une campagne anti-corruption aussi intense et durable au Pérou que celle menée ces derniers mois depuis l’an 2000, lorsque des pots-de-vin méticuleusement versés avec documents à l’appui, par le conseiller à la présidence, Vladimiro Montesinos, ont entraîné la chute spectaculaire du régime néolibéral Fujimori.

La situation est sans aucun doute une conséquence des affaires Lava Jato et Odebrecht au Brésil. Pourtant, les répliques politiques ont eu des effets différents au Pérou. Comme au Brésil, ces enquêtes ont été politisées, mais peut-être moins efficacement. Au début des enquêtes sur Odebrecht, de 2016 à 2017, les médias ont tenté de décrire les scandales comme affectant principalement ou exclusivement des hommes politiques qu’ils ont identifiés comme étant à gauche du spectre politique, tels que Humala et l’ancienne maire de Lima, Susana Villarán, bien que tous deux s’étaient éloigné·es de la gauche ces dernières années –dans le cas de Humala, immédiatement après son entrée en fonction.

Cependant, en 2018, la croisade anti-corruption était également devenue très débilitante pour la droite, en particulier pour les fujimoristes, les populistes conservateurs considérés comme le bloc politique le plus puissant du Pérou, qui détenait le contrôle total du Congrès. La Alianza Popular Revolucionaria Americana (Alliance populaire révolutionnaire américaine, APRA) d’Alan García, ancien parti révolutionnaire de centre-gauche devenu de plus en plus conservateur et qui entretient actuellement une alliance tacite avec le fujimorismo, a également été rattrapée par le scandale grandissant.

Ce changement résulte d’un nouveau scandale de corruption qui a éclaté en juillet 2018, lorsque des enregistrements audio publiés par l’équipe du journaliste d’investigation Gustavo Gorriti, en collaboration avec une enquête officielle de la police péruvienne, ont commencé à révéler un vaste réseau de trafic d’influences, de pots-de-vin et d’autres transactions illicites dans le système judiciaire du Pérou. La divulgation d’un premier enregistrement le 7 juillet a amplifié l’impact de l’information et a rapidement suscité l’indignation générale de la population. Les enregistrements révèlent que le juge César Hinostroza semble accepter de réduire ou de commuer la peine d’un homme reconnu coupable d’avoir violé une petite fille de 11 ans. Bien qu’on ne l’entende pas dans l’enregistrement, la conclusion commune et immédiate était qu’il avait accepté, en échange d’argent ou d’autres avantages.

Quelques jours plus tard, un autre enregistrement de Walter Ríos, un autre juge proche de Hinostroza, a été divulgé, demandant un pot-de-vin de 10 000 dollars en échange d’une nomination à un poste de juge. Ces actions n’étaient que la partie émergée de l’iceberg. Hinostroza et Ríos ont été identifiés comme les dirigeants d’un « gang » judiciaire surnommé « Les cols blancs du port » (Los Cuellos Blancos del Puerto), en référence au contrôle effectif exercé sur les tribunaux et les juges du Callao, la plus grande ville portuaire du Pérou.

Immédiatement, les enregistrements sont devenus un problème pour les fujimoristas, car le lien étroit qui les unissait au juge Hinostroza a rapidement éclaté au grand jour. Dans l’un des enregistrements, il est fait mention de « Madame K » (Señora K) —une référence presque universellement présumée à Keiko Fujimori. Les scandales ont également porté atteinte à l’image du parti de l’APRA, alors très faible sur le plan électoral, mais connu pour son influence omniprésente sur le pouvoir judiciaire, un facteur souvent cité comme étant la raison pour laquelle l’ancien président Alan García avait pu éviter à maintes reprises les poursuites judiciaires. Dans les deux cas, les dirigeant·es aprista et fujimorista ont aggravé leur situation en tentant maladroitement de défendre les juges et en sabotant les enquêtes des journalistes et de la police, les accusant de l’influence des « caviares » (terme largement utilisé au Pérou pour désigner le secteur socialement privilégié de la gauche), à un moment où l’indignation populaire face à la corruption était à son plus haut niveau. Alors que les juges du « col blanc » étaient arrêtés, perdaient du pouvoir et de l’influence, et étaient parfois forcés de démissionner (comme ce fut le cas récemment avec Pedro Chávarry, procureur général du Pérou), d’autres secteurs rivaux au sein du système judiciaire, plus critiques vis-à-vis de l’APRA et des fujimoristas, ont commencé à occuper le devant de la scène.

Pour l’APRA, cela a signifié qu’Alan García ne pourrait plus échapper aux accusations de corruption graves au cours des trois dernières décennies, alors qu’il était souvent désigné dans les sondages d’opinion comme l’homme politique le plus corrompu du Pérou. Pour le parti de la Force Populaire fujimoriste, cela a provoqué un brusque revirement de situation et une crise interne profonde. Depuis qu’il a obtenu la majorité absolue au Congrès aux élections de 2016 – et bien qu’il ait perdu de peu l’élection présidentielle -, le fujimorisme était considéré comme une formidable force politique, apparemment capable d’intimider et même de faire céder le président Kuczynski, le forçant finalement à démissionner après 20 mois de gouvernement.

Le scandale judiciaire des « col blanc » de 2018 a recentré l’attention sur les accusations de nombreuses activités illicites contre des membres du Congrès fujimoristes, renforçant ainsi la conviction répandue que le parti de Keiko Fujimori n’avait pas rompu avec l’héritage de corruption spectaculaire qui avait entaché le gouvernement de son père ; et que l’énorme force électorale de 2011 et surtout de 2016 reposait au moins en partie sur des alliances avec des groupes d’intérêts engagés dans des activités douteuses et/ou illégales, telles que l’exploitation forestière, les jeux d’argent, l’extraction informelle d’or et même le trafic de drogue.

L’effondrement du système de soutien judiciaire du parti a permis l’ouverture d’enquêtes très médiatisées contre Keiko Fujimori et ses conseillers les plus proches. Dans ce cadre, le procureur José Domingo Pérez et le juge Richard Concepción Carhuancho (qui ont infligé les peines de détention préventive) sont rapidement devenus des leaders populaires de la lutte contre la corruption. Carhuancho, en particulier, était considéré comme la personnalité publique la plus populaire du pays, selon un sondage national réalisé en novembre 2018 par l’Institut d’études péruviennes (IEP). Ce changement de climat politique a entraîné à son tour des démissions de hauts cadres du bloc fujimoriste au Congrès, renforçant ainsi le président intérimaire Martín Vizcarra en lui donnant l’avantage sur ses adversaires –ce que son prédécesseur élu, Kuczynski, n’avait jamais réussi à faire.

Ces développements ont considérablement affaibli le seul parti conservateur jouissant d’un soutien important des couches pauvres et populaires du Pérou, ce qui alarme les commentateurs et les médias de droite qui dénoncent maintenant une “chasse aux sorcières”. De l’autre côté, de nombreuses personnalités de gauche voient les récents événements comme une occasion de rétablir l’équilibre des forces politiques dans le pays. Par exemple, Verónika Mendoza, la candidate de gauche qui est passée près du second tour des élections de 2016, a cherché à mettre en exergue les liens entre corruption, néolibéralisme et intérêts commerciaux, et à continuer à se positionner comme candidate pour 2021. Certes, elle est gênée non seulement par les divisions internes toujours présentes qui caractérisent la gauche péruvienne, mais aussi par le fait que son parti n’a pas d’inscription légale, ce qui signifie qu’elle devra s’appuyer sur des alliances avec d’autres groupes. Néanmoins, les poursuites et les enquêtes en cours ont affaibli d’importants maillons de l’établissement conservateur au Pérou et ont ouvert un espace potentiel pour que la gauche puisse obtenir du soutien lors des élections de 2021.

Interrogation sur le phénomène de la corruption

Même si les sondages d’opinion au Pérou classent systématiquement la corruption et la criminalité parmi les principaux problèmes pour la population, l’attention excessive portée à la corruption peut également servir à détourner l’attention d’autres problèmes urgents. Dans un pays où les débats médiatiques et publics discutent rarement des causes structurelles des problèmes du Pérou et où la culture du néolibéralisme a détruit le peu d’espace disponible pour de telles discussions, le discours quotidien sur la corruption sert de simple explication à tout ce qui ne va pas, avec la corruption présentée comme une cause plutôt qu’un symptôme.

La corruption est une cible de la rage populaire parce qu’elle reflète les expériences quotidiennes de la nature arbitraire du pouvoir, en particulier celle exercée par des bureaucrates, des policiers et d’autres fonctionnaires. En outre, même les plus petites organisations sont imprégnées de suspicions profondes et d’accusations mutuelles d’enrichissement personnel. De même, le cynisme et le sentiment de désespoir associés à la culture « anti-politique », dominante au Pérou depuis la décennie néolibérale des années 1990, contribuent également à maintenir la corruption au centre de l’attention nationale de façon (presque) exclusive. Pour beaucoup de gens, on suppose que tous les politiciens sont corrompus et il ne semble y avoir aucune perspective ni possibilité que cela change à l’avenir. Pour d’autres, ceux qui ont un intérêt dans le processus politique ou une certaine loyauté envers un groupe ou une position en particulier, c’est « l’autre » qui est toujours corrompu. Dans ces cas, les discours sur la corruption sont des armes discursives à utiliser dans la lutte politique et à des fins politiques. Ces caractéristiques particulières du discours sur la corruption créent une sphère publique creuse et ne remettent guère en cause la persistance de la corruption dans la société péruvienne. Pour aller au-delà de cette focalisation superficielle sur des individus particuliers et de certains actes de corruption, nous devons adopter une compréhension plus nuancée et structurelle du problème.

La corruption est généralement définie comme le fait de profiter abusivement du pouvoir ou des ressources publiques à des fins personnelles. Cependant, dans un contexte comme celui du Pérou, qui souffre d’une grande faiblesse institutionnelle, il est difficile de distinguer clairement les sphères publique et privée. De plus, le concept de corruption englobe une grande variété de transgressions dont la nature et l’impact sont très différents, du petit pot-de-vin versé à un policier dans la rue au détournement de fonds publics de millions de dollars (…)

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