🇨🇱 Chili : la répression pour imposer un « état d’exception » (Jean-Marc Adolphe, Dominique Vernis et Amalia Cárdenas / Les Humanités)


À Santiago, la contestation des réformes sécuritaires de José Antonio Kast a été violemment réprimée, au moment même où Javier Milei, après le Foro Madrid, était reçu à La Moneda. Gaz lacrymogènes, canons à eau, interpellations : derrière la mise en scène d’une alliance des droites radicales latino-américaines, le président chilien impose une politique d’ordre qui vise aussi l’école et les mouvements sociaux, sur fond d’économie grippée et de popularité en berne.

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Des gaz lacrymogènes, des canons à eau, des barricades et plusieurs interpellations : jeudi 3 septembre, le centre de Santiago a retrouvé une scène devenue familière dans son histoire sociale. Partie vers 10h 30 du secteur de la station de métro Baquedano, la manifestation étudiante devait emprunter l’Alameda vers l’ouest jusqu’à la place Los Héroes ; elle a été stoppée par les Carabineros devant l’Université catholique, bien avant son terme prévu et autorisé. La mobilisation visait à dénoncer un train de réformes promu par le président José Antonio Kast, fils d’un officier nazi réfugié au Chili. La police a dispersé le rassemblement après des heurts. Selon les premiers bilans de presse, quatre personnes ont été arrêtées, dont un mineur.

Les slogans établissaient un lien direct entre l’actuel chef de l’État et Augusto Pinochet : « Kast es igual que Pinochet » (« Kast, c’est Pinochet »), scandait une partie du cortège. La formule, évidemment politique, renvoie à une inquiétude précise : un projet présidentiel qui vise à inscrire dans la Constitution un nouvel état d’exception pour motif de « sécurité publique ».

Présenté comme une réponse à l’essor du crime organisé, du narcotrafic et des violences liées aux groupes criminels, le texte fait partie de l’« Agenda contre le Crime Organisé et le Terrorisme ». Déposé au Sénat sous le numéro 18.597-07, il prévoit plusieurs modifications de la Constitution et cherche notamment à renforcer le Système national de sécurité publique. Son point le plus controversé concerne la création d’un régime d’exception inédit. Dans sa version initiale, celui-ci permettrait au président de restreindre, dans les zones concernées, la liberté de circulation, de réunion et d’association, ainsi que d’autoriser l’interception de communications. Cet état d’exception pourrait durer jusqu’à 240 jours sans autorisation préalable du Congrès.

Le Chili connaît déjà des régimes constitutionnels d’exception. Mais les opposants au projet soulignent que celui envisagé par Kast serait applicable dans un champ très large, au nom d’une notion de sécurité publique dont les contours restent particulièrement flous. Ils redoutent qu’un dispositif théoriquement dirigé contre les réseaux criminels puisse affecter l’exercice des libertés civiques, les mobilisations sociales ou l’action syndicale.

L’exécutif a dû ralentir sa marche. Face au rejet des formations de gauche, mais aussi aux réserves exprimées dans des secteurs de la droite modérée, le gouvernement a retiré la suma urgencia — une procédure obligeant la chambre saisie à examiner et voter le texte en quinze jours —. Le projet demeure à l’ordre du jour, mais sous le régime moins contraignant de l’urgence simple, laissant davantage de temps aux négociations et aux amendements.

Cette résistance transpartisane est significative. Elle ne traduit pas nécessairement une divergence sur le constat sécuritaire : le sentiment d’insécurité et la criminalité organisée sont devenus des questions centrales dans le débat chilien. Elle porte plutôt sur les moyens institutionnels mobilisés et sur les contre-pouvoirs appelés à encadrer l’action de l’exécutif.

Human Rights Watch a appelé le Congrès chilien à rejeter la réforme, estimant qu’elle menacerait « un large éventail de droits humains ». L’organisation insiste sur le risque de banalisation des restrictions de libertés et sur l’insuffisance des garanties prévues pour prévenir les abus. (…)

La mobilisation du 3 septembre ne se réduisait pas au rejet de la réforme constitutionnelle sur la sécurité. Convoquée par l’Assemblée coordinatrice des étudiants du secondaire, la Red de Solidaridad Estudiantil — collectif interuniversitaire de solidarité et de mobilisation — et la Confech — la Confédération des étudiants du Chili, principale coordination des fédérations universitaires — elle visait également la « megarreforma » récemment adoptée, la loi dite Escuelas Protegidas et, plus largement, une politique gouvernementale que les organisations étudiantes accusent de privilégier les coupes budgétaires et le contrôle sécuritaire au détriment de l’éducation publique et des conditions de vie. (…)

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