Le coronavirus et l’Amérique latine : un impact pour le moment modéré, des risques exponentiels (Christophe Ventura)
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Christophe Ventura (chercheur à l’IRIS / Institut de Relations Internationales et Stratégiques) nous autorise à reproduire sur notre site une version plus complète de son analyse sur la situation en Amérique latine, publiée dans un entretien croisé auquel il a participé sur le site Atlantico, “La Chine, les États-Unis, l’Europe… et les autres”, consacré à l’impact du Covid-19 en Afrique, en Amérique latine et au Proche-Orient.

En milieu de semaine, nous faisions état de 771 cas en Amérique latine et de 7 décès. Pourquoi manque-t-on d’informations sur cette zone géographique en Europe ?

PHOTO Reuters
Lima, après la confirmation d’un cas de coronavirus dans le pays.

Le virus du Covid-19 est arrivé il y a peu en Amérique latine avec un premier cas déclaré et identifié au Brésil le 26 février. Jusqu’à présent, la dynamique était assez marginale mais désormais tout s’accélère : à l’heure où nous nous parlons, au 23 mars, nous sommes au-delà des 4 400 cas répertoriés dans la région (et 65 morts), auxquels il faut ajouter potentiellement toutes les personnes touchées, porteuses de la maladie mais qui ne sont pas identifiées. Tous les pays de la région sont affectés. Ainsi, à son tour, l’Amérique latine commence à expérimenter ce qui caractérise ce virus, c’est à dire sa capacité de propagation exponentielle. Et tous les pays de la région doivent admettre aujourd’hui qu’ils vont être touchés de plein fouet avec des pics prévus, selon les cas, entre fin avril et mai. Les autorités sanitaires brésiliennes disent que rien ne sera endigué dans le pays avant septembre. La première puissance de la région détient, de loin, le nombre le plus important de malades. Le Chili, l’Equateur et le Pérou sont également très touchés par la maladie si l’on prend en compte le nombre de malades par rapport à la taille de la population dans ces pays. Les jours et les semaines qui viennent seront difficiles pour les pays latino-américains car les foyers de coronavirus vont se démultiplier.

Cuba faisait figure d’exception, ne voulant pas fermer ses frontières. Est-ce toujours le cas ?

Cuba est en train d’instaurer une quarantaine et les mesures de restriction et de confinement se multiplient. Les marchandises pourront continuer d’entrer et de circuler mais désormais, les frontières se ferment au tourisme. Seules les personnes résidentes à Cuba pourront entrer. Ce type de mesures de quarantaine se généralisent dans tous les autres pays, le Venezuela, Cuba, la Colombie, l’Argentine, la Bolivie ( qui se dirige probablement vers un report de sa controversée élection présidentielle du 3 mai), le Pérou, etc. Au Chili, le gouvernement a décrété le couvre feu. Au Brésil, ces mesures sont encore partielles mais s’accélèrent.

Les pays d’Amérique du Sud ont-ils pris et prennent-ils les moyens suffisants face au coronavirus ?

C’est là où l’on arrive au coeur du problème. Cette maladie aura un impact singulier en Amérique latine. Elle va en effet impacter une région qui est déjà très fragile pour plusieurs raisons. Premièrement, en Amérique latine, le coronavirus s’installe tandis qu’une autre épidémie importante, la dengue, est déjà présente. Cette année, l’Amérique latine connait même la crise de dengue la plus importante de toute son histoire. Il y a plus de trois millions de personnes touchées ( le Brésil est là aussi le plus concerné) et plus de 1500 morts. Cette épidémie affecte l’ensemble des pays de la région, pas seulement les pays caribéens.

Il y a donc deux défis épidémiologiques à affronter en même temps pour les latinos-américains : le coronavirus qui arrive et qui va se développer de façon exponentielle, et la dengue qui est déjà au pic de sa contagion. Ces deux épidémies sévissent dans une région caractérisée par la fragilité, la vulnérabilité et la faiblesse de ses systèmes de santé et de protection sociale. Historiquement fragiles, ces systèmes ont été de surcroît sévèrement rabotés par plusieurs années de coupes budgétaires, de politiques d’austérité liées à la crise économique et sociale latino-américaine qui dure maintenant depuis le début des années 2010 ( conséquence de la crise internationale de 2008). Cela se traduisant par une baisse très importante des investissements publics, en particulier dans les systèmes de santé.

En Amérique latine, ces derniers font, dans beaucoup de pays, la part belle aux offres privées de santé avec des filets de sécurité publics réduits, aux offres limitées. Tout cela, dans un contexte où une partie importante de la population tire ses moyens d’existence du secteur informel, sans contrats de travail, ni droit sociaux, ni systèmes de cotisation. De plus, le financement de ces systèmes de santé sont souvent assurés, pour la partie publique, par les ressources directes des États et non par des systèmes de cotisation et de mutualisation pérennes. Ces systèmes sont donc fortement soumis aux aléas économiques et financiers des États.

En Amérique latine, un cocktail dangereux se prépare qui pourrait provoquer nombre de victimes : coronavirus, dengue, faiblesse des services de santé ( qui vont subir une pression exceptionnelle et risque d’exploser face à cette situation inédite), effets de l’austérité et crise économique. Cette dernière est sévère dans de nombreux pays (Argentine et Venezuela bien sûr, mais aussi Brésil, Chili, Équateur et d’autres). La Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL) considère que le coronavirus pourrait, dans ce contexte économique morose aggravé par les perspectives de récession mondiale et de baisse des exportations latino-américaines vers la Chine, causer une explosion de la pauvreté dans la région. Selon elle, le nombre de pauvres pourrait ainsi passer de 185 à 220 millions de personnes (sur 620 millions d’habitants) – soit 35 millions de plus -. Et le PIB se contracter de 1,8 % cette année en Amérique latine.

La puissance destructrice du coronavirus ne s’évalue pas seulement d’un point de vue médical, en soi, mais également d’un point de vue économique et social en fonction des contextes dans lesquels il se déploie.

Ce virus est en premier lieu un fait social et politique total. Il met sous tension toutes les structures de nos sociétés, en révèle les faiblesses et les limites. Ce faisant, il questionne ces sociétés sur leurs choix, leurs priorités et leurs modèles d’organisation.

Dans cette zone géographique, les écarts de salaires sont immenses. Comment les populations vont-elles parvenir à se soigner ?

Cela va être très compliqué car les écarts de revenus sont très importants, les inégalités sociales sont puissantes et les infrastructures sanitaires ne sont tout simplement pas forcément présentes sur l’ensemble du territoire. Comme toujours, ce sont les plus fragiles et les plus modestes qui seront les premières victimes. Les centres et les hôpitaux sont essentiellement concentrés dans les villes. Comme ailleurs, le coronavirus va agir comme un révélateur des vulnérabilités, des fractures et des différences sociales au sein de chaque pays. Il est clair qu’en Amérique latine le problème va-t-être celui de l’accès aux soins et aux infrastructures, qui parfois n’existent pas. Il y a encore, en plus, un autre facteur aggravant au cocktail que j’évoquais précédemment. En Amérique latine cohabitent maladies des pays pauvres, mais aussi des pays riches comme le diabète, l’hypertension ou l’obésité. Ces dernières sont des facteurs de « morbidité » rendant mortel le coronavirus.

On a beaucoup critiqué les européens dans leur réaction face au coronavirus : beaucoup trop proches les uns des autres, pas assez disciplinés… Vous constatez cela aussi dans cette zone ?

Il est difficile de se prononcer pour le moment. Il est clair qu’il y a une accélération des consignes gouvernementales, ces dernières deviennent similaires à celles que l’on connait en Europe ou aux États-Unis. Nous allons vers des mesures de quarantaine. Le président argentin a fait par exemple un discours très solennel en mettant en place des moyens de contrôles assez coercitifs, avec l’implication de la police de manière très directe dans l’espace public afin d’empêcher que les gens sortent de chez eux. Il va y avoir encore quelques jours de transition, mais les consignes sont très claires et chacun les applique. Il n’y a que le Brésil qui a beaucoup tardé à réagir et qui commence seulement à mesurer la gravité de la situation. Ce qui vaut d’ailleurs à Jair Bolsonaro d’être chahuté, notamment par une partie de son électorat, qui considère qu’il ne fait rien. Mais cela est en train de s’accélérer dans des grandes villes comme Sao Paulo, où les autorités locales ont pris des mesures seules, indépendamment du gouvernement central pour aller vers du confinement. Le président du Brésil subit désormais chaque soir des chants de casseroles aux fenêtres de beaucoup d’appartements et de maisons du pays.

Pourquoi le Brésil a-t-il tardé ? Et qu’en est-il pour le Mexique ?

Il y a eu un peu de « fanfaronnade » de la part de Jair Bolsonaro. Il a sous-estimé l’importance de la circulation des personnes et de la présence au Brésil de beaucoup d’européens. Il a considéré dans un premier temps que les foyers de coronavirus allaient rester très marginalement localisés dans le pays et qu’il serait possible de les isoler. Il a sous-estimé la situation, un peu à l’instar de Donald Trump aux États-Unis. Il a qualifié ce virus de menace “fantaisiste” et encore récemment de ” petite grippe” et a montré plusieurs fois qu’il se fichait lui-même des consignes de précaution. Cela a fait perdre beaucoup de temps. Il ne semble croire que très modérément à la gravité du COVID-19, que son fils, le député de Sao Paulo Eduardo Bolsonaro, a également relativisée. Ce dernier a d’ailleurs provoqué le début d’une crise diplomatique avec la Chine en considérant que Pékin avait caché des choses sur ce virus, que le gouvernement chinois avait géré le problème comme les soviétiques avaient, selon lui, géré en son temps la catastrophe de Tchernobyl.

Les Mexicains eux, doivent gérer la porosité de leur frontière avec les États-Unis, il y a un vrai risque pour eux. Là bas, il y a pour le moment plus de 200 cas et deux morts. Cette question de la frontière est l’objet d’une négociation avec Trump. Une vraie discussion bilatérale sur la gestion de cette dernière s’est mise en place. Aujourd’hui, il y a des mesures de restrictions sur les personnes, dans les deux sens, mais pas sur le commerce.

La Chine, les États-Unis, l’Europe… et les autres: état des lieux et risques dans les trois continents qui avaient pourtant été jusqu’ici épargnés pas la crise. Entretien avec Antoine Flahault, Mustapha Tossa, Christophe Ventura, à retrouver ici

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