🇺🇸 🇻🇪 Impérialisme prédateur (entretien avec Franck Gaudichaud / Guy Zurkinden – Le Courrier de Genève)


L’agression militaire contre le Venezuela est le syndrome d’un empire en déclin mais plus dangereux que jamais, estime Franck Gaudichaud, historien spécialiste de l’Amérique latine. Cet entretien, réservé aux abonné·es du Courrier de Genève, est reproduit intégralement sur notre site avec l’aimable autorisation de la rédaction du journal que nous remercions.

Un manifestant brandit une pancarte lors d’une manifestation contre l’agression militaire étasunienne au Venezuela, près de l’ambassade des États-Unis à Mexico, le 3 janvier. KEYSTONE

En attaquant le Venezuela, Donald Trump veut faire main basse sur les gigantesques ressources pétrolières du pays, tout en renforçant sa mainmise sur l’Amérique latine, estime Franck Gaudichaud, professeur en histoire et études latino-américaines contemporaines à l’université de Toulouse. Selon ce chercheur, le président étasunien entend placer le Venezuela sous sa tutelle néocoloniale, tout en négociant probablement avec une partie de l’appareil d’État chaviste.

Alors que les principaux États occidentaux s’aplatissent face à l’impérialisme guerrier de Trump, Franck Gaudichaud appelle au renforcement de la solidarité internationale avec les peuples d’Amérique latine. Il a répondu aux questions du Courrier.

Frank Gaudichaud: Cette agression impérialiste représente une rupture avec toutes les normes internationales – et y compris, semble-t-il, avec la Constitution des États-Unis, car le Sénat n’a pas été consulté. Elle s’inscrit dans une forme de continuité avec les nombreuses interventions militaires sur le continent depuis la proclamation de la doctrine Monroe, en 1823 – pensons à l’invasion du Panamá en 1989 par le président George Bush. En bombardant l’un des principaux pays au Sud du continent, Donald Trump opère cependant un saut qualitatif dans le gangstérisme impérial qu’il pratique depuis son investiture.

En emprisonnant Nicolás Maduro, Donald Trump veut reprendre le contrôle du Venezuela. Il vise bien sûr les réserves pétrolières du pays, les plus importantes du monde. Selon l’économiste Gabriel Zucman, leur exploitation pourrait rapporter entre 100 et 150 milliards de dollars par an.

Le président des États-Unis veut aussi discipliner l’ensemble du continent latino-américain, qu’il considère comme son «arrière-cour», et contrer l’influence chinoise dans la région. Il a ainsi menacé, directement ou indirectement, la Colombie, Cuba et le Mexique, soit les pays «non alignés», mais il s’agit aussi de faire pression sur le géant brésilien.

Il ne faut pas oublier les motifs de politique intérieure. Entre une économie qui va mal et la polémique soulevée par ses liens avec le prédateur sexuel Jeffrey Epstein, Donald Trump est en difficulté, alors que les élections de mi-mandat (midterms) se rapprochent. Une aventure militaire représente aussi une excellente diversion.

Il faut rappeler que l’armée vénézuélienne dispose de technologies de pointe, notamment en matière de défense anti-aérienne, qui lui ont été fournies par la Russie et la Chine. Dans ce contexte, la facilité avec laquelle les militaires étasuniens ont mené leur raid interpelle. C’est peut-être le signe qu’une partie de l’appareil militaire chaviste a laissé faire cette intervention, voire que certains ont été «achetés» par l’agresseur. C’est encore tôt pour le savoir. La position de Delcy Rodríguez, désormais présidente par intérim du pays, est aussi à confirmer. Elle a dans un premier temps réitéré les appels au retour de Maduro et rejeté toute tutelle des États-Unis, avant d’annoncer sa disponibilité à «coopérer» de manière «respectueuse» avec les États-Unis. Pour l’instant, Donald Trump a écarté María Corina Machado et l’opposition conservatrice. Cela pourrait-il se traduire par la mise sur pied d’un régime de transition, avec la continuité d’une partie de l’appareil d’Etat maduriste, mais placé sous le protectorat de Trump? Et quelle sera la réaction des forces armées et de la base populaire du chavisme?

La formation d’un mouvement national et populaire de résistance est-elle encore possible face à la pression de Trump? Pour l’instant, l’appareil d’État semble faire bloc derrière Delcy Rodrigues. Il s’agit aussi, pour une partie des dignitaires civils et militaires, de sauvegarder leurs intérêts. Et on n’assiste pas à une forte mobilisation des classes populaires et des forces armées bolivariennes – à l’image de celle qui avait permis, en 2002, de déjouer le coup d’État contre Hugo Chávez. La base sociale du madurisme s’est en effet réduite comme peau de chagrin dans un contexte d’effondrement économique et autoritaire.

En effet. Pour réaffirmer son hégémonie sur l’Amérique latine, Donald Trump veut renforcer l’axe réactionnaire en place dans la région: Javier Milei en Argentine, Daniel Noboa en Équateur, Nayib Bukele au Salvador, bientôt rejoints par José-Antonio Kast au Chili et Nasry Asfura au Honduras. Aujourd’hui, les gouvernements progressistes de la région se trouvent sous forte pression. Les enjeux sont particulièrement élevés pour la Colombie et le Brésil, où des élections présidentielles auront lieu cette année. Il faut aussi prendre au sérieux les menaces contre Cuba: la chute du castrisme est une obsession pour le secrétaire d’État Marco Rubio, et l’île perdrait un de ses alliés clés en cas de changement de régime au Venezuela.

Des gouvernements progressistes continuent à gouverner des pays d’envergure comme le Brésil, le Mexique et la Colombie, qui ont condamné le raid étasunien. De plus, le continent abrite des mouvements sociaux et de gauche vivants et combatifs. Mais après l’âge d’or des progressismes, au début des années 2000, ces forces font face à un immense défi. Elles doivent réarticuler leurs luttes dans une perspective anti-impérialiste, tout en contrant l’ascension de l’extrême droite. Cela implique aussi d’élaborer des alternatives à la dépendance et au modèle extractiviste, une malédiction pour le continent.

En effet. Le génocide à Gaza a marqué l’entrée dans un nouvel ordre mondial, dans lequel des États prédateurs peuvent massacrer les populations civiles en toute impunité. En attaquant le Venezuela, Donald Trump confirme ce règne de la brutalité généralisée. Cela donne aussi un blanc-seing à d’autres puissances expansionnistes – Chine, Russie, etc. Nous entrons dans une période extrêmement dangereuse.

Ces manifestations sont importantes, mais elles ne sont pas encore à la hauteur de la situation. La quasi-totalité des gouvernements occidentaux, à commencer par celui d’Emmanuel Macron, ont capitulé face à Trump. Dans ce contexte, seule une large mobilisation «par en bas» peut réaffirmer le droit à l’autodétermination des peuples. Cela implique de surmonter certaines divergences politiques afin de construire des alliances larges en défense de la souveraineté des peuples. Sans cela, les conséquences seront dramatiques. Après le Venezuela, Trump pourra viser d’autres pays latino-américains, voire le Groenland – et continuer à affirmer violemment les intérêts d’un «empire» en déclin, qui reste la première puissance militaro-industrielle de l’histoire, et plus dangereux que jamais.

 Article à retrouver sur le site du Courrier ici


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