Interview de Marcelina Cardenas, en charge de la communication des Bartolina Sisa

Propos recueillis par Jules Girardet, volontaire en service civique sur le projet radio à Tarija en Bolivie

Bonjour Marcelina, vous pouvez vous présenter ?

Je m’appelle Marcelina Cardenas, je viens d’une petite communauté du département de Potosi. Je suis communicatrice de la confédération des Bartolina Sisa, et je travaille à la communication de l’organisation. Moi je ne suis pas professionnelle en tant que telle, je n’ai pas fait d’études, je ne suis pas allée à l’université pour apprendre la communication. En réalité, je me suis formée au travers de cours de capacitation, d’ateliers, et d’échanges internationaux d’expériences. C’est une bonne chose que d’apprendre de l’expérience et de la connaissance des frères indigènes paysans d’autres régions.

Depuis quand vous êtes engagée dans la communication des BS ?

J’ai commencé au plus petit niveau, dans l’organisation des femmes de ma communauté en tant que reporter populaire, pour faire connaitre la situation des femmes, les problèmes et les avancées de la communauté. Je fus choisie comme reporter pour la radio ACLO en 1993 où j’ai travaillé jusqu’en 1997, je devais donner la parole aux femmes, et montrer tout ce qui se passait dans la communauté. Ensuite nous nous sommes formées en 1996 avec le CEFREC au niveau audiovisuel, on a compris que l’audiovisuel était encore plus important dans l’impact et la transmission de l’information dans les communautés. J’ai appris à faire des vidéos principalement autour de la problématique identitaire, le but était de faire connaitre notre identité et notre propre culture, notre cosmovision. Avec le CEFREC et CAIB, on a ensuite construit un réseau de diffusion indigène, cela nous a permis de renforcer notre identité et notre auto-estime en tant que peuples indigènes, mais également en tant qu’organisation. Cela a été une étape importante de la construction de l’Etat plurinational, ce réseau de communication a été un instrument important du processus de changement. Il n’a pas été facile de faire comprendre aux élites monoculturelles que la Bolivie est un pays pluriculturel et que toutes les cultures doivent être reconnues et considérées comme égales.

Quel est le rôle de la communication dans le processus de changement, dans la conjoncture politique actuelle ?

Aujourd’hui c’est un défi de construire notre pays, notre Etat plurinational, il ne faut pas s’arrêter à la promulgation de la Nouvelle Constitution Politique de l’Etat. Le besoin en communication est d’autant plus grand que le processus de changement a tout juste commencé. Il faut communiquer sur les thèmes importants, il faut informer, il faut donner des capacités et des compétences aux communautés et aux bases sociales. En plus, toute cette technologie ce n’est pas une chose facile pour nous, peuples indigènes, on doit apprendre et se former pour utiliser justement cet instrument. C’est un défi pour nous les communicatrices, les organisations, nous devons nous efforcer de construire une communication alternative, différente, qui serve à toute la société civile et qui aide à améliorer le niveau de vie et à atteindre le « Bien-Vivre » de tous. C’est le but de la communication des Bartolina Sisa et du système plurinational de communication. En tant que Bartolina Sisa, nous rêvons d’avoir notre propre système de communication, notre télévision et notre radio nationale.

Quelles expériences de communication ont depuis connu les Bartolina Sisa ?

Au début, nous ne disposions d’aucun espace médiatique, pour cela nous avons créé notre réseau de communication indigène paysanne. A chaque région on a donné un moteur, une télévision, un projecteur et on est allé de communauté en communauté. On diffusait des programmes audiovisuels sur le thème de l’identité culturelle et sociale. C’était une diffusion assez participative, cela créait un débat, les communautaires pouvaient donner leurs avis et discuter publiquement de ce qu’apportait et signifiait le message de la diffusion. Beaucoup de gens venaient voir et faire connaitre leurs opinions. Il y avait différents types de vidéos. Nous avions un court métrage, un programme d’informations et aussi une « vidéo-lettre », c’est-à-dire que dans cette vidéo-lettre, par exemple notre communauté s’adresse aux communautés indigènes de l’Orient, le but étant de faire connaitre notre culture, notre mode de vie, de façon assez originale à nos frères indigènes paysans d’autres régions. Autre type de vidéo que nous avions est le docu-fiction ou sinon le simple documentaire. C’est ainsi qu’au départ nous allions à chaque communauté et village montrer les vidéos pour conscientiser les gens et diffuser de nombreux messages.

Et au niveau de la radio ?

Aujourd’hui il doit y avoir quelques 30 radios qui font partie du réseau. Chaque semaine, elles diffusent notre message. Beaucoup de radios amies ont diffusé les programmes des organisations du Pacte d’Unité (le Conseil National des Ayllus et Markas du Qullasuyu, la confédération des peuples indigènes de Bolivie, la Confédération Syndicale des Communautés Interculturelles de Bolivie, la confédération Syndicales Unitaire des Travailleurs Paysans de Bolivie et la Fédération Nationale des Femmes Paysannes Indigènes Originaires de Bolivie « Bartolina Sisa »). On est toujours en train de chercher des espaces de communication, espaces que nous achetons dans des radios locales et régionales. On travaille dans beaucoup de radios, mais cela coute cher d’acheter des espaces radiophoniques surtout au niveau national. On fait l’effort car c’est important. En fait l’idéal c’est d’être propriétaire de notre propre moyen de communication pour contrôler le message et sa portée, et aussi pour des raisons économiques.

Comme c’est le cas du projet de radio a Tarija ?

C’est une nécessité qu’ont les Bartolina Sisa de Tarija. Le besoin de communication là-bas est important. Elles ont défini leurs aspirations dans ce projet pour faire connaitre l’actualité et les besoins locaux, pour éduquer et informer et comme but ultime transformer la société locale et nationale. Au travers de ce moyen de communication elles vont pouvoir faire connaitre leurs idées et projets et je pense que cela va servir à toutes les communautés et à la société dans son ensemble, cela favorise le processus de changement et le pluralisme médiatique.

Dans quelle situation se trouvent actuellement les médias en Bolivie ?

Les Bartolina Sisa font parties du processus de changement. Et le changement a besoin de la communication, à Tarija, mais également au niveau régional et national, il y a beaucoup de départements qui ont ce besoin de communication pour une meilleure unité entre les organisations et une meilleure information des bases sociales. C’est malheureux mais il y a toujours beaucoup de grands entrepreneurs et de grands groupes médiatiques qui ne pensent qu’à eux-mêmes et qui possèdent tous les moyens de communications, ainsi ces médias ne sont au service que de leurs intérêts personnels et non aux intérêts collectifs de la société. La guerre médiatique est intense en Bolivie, il faut lutter pour se faire entendre et pour combattre la désinformation permanente des ennemis du processus de changement. Il faut faire connaitre notre identité, notre mode de vie, notre manière de penser, au travers d’une information plurilingue, alternative et différente.

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