Le Brésil à reculons ? (Pierre Salama /Les Possibles/ Attac)
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Prévoir un ou plusieurs futurs possibles pour le Brésil est aujourd’hui particulièrement malaisé pour deux raisons : l’une, spécifique, tient au contexte international particulièrement mouvant, l’autre, au choc politique que le pays connaît depuis l’élection d’un président désirant rompre avec le passé d’une manière particulièrement brutale et très souvent incohérente.

L’analyse de Pierre Salama, professeur émérite, université de Paris 13, chercheur au Cepn-Cnrs, dernier livre paru au Brésil : O desafio das desigualidades,America latina/Asia, uma comparaçao economica, ed. Perspectiva ; dernier livre paru : Les économies émergentes latino-américaines, entre cigales et fourmis, Éd A. Colin, en cours de publication au Brésil.

Le contexte international est de plus en plus instable, avec à la fois la montée en puissance de la Chine et la baisse relative de celle des États-Unis ; les changements brutaux des « règles du jeu » qui gouvernaient jusque récemment la globalisation commerciale ; le ralentissement de la croissance des échanges internationaux et l’adoption de mesures protectionnistes ; le bouleversement des technologies et la montée en puissance de l’intelligence artificielle et des automatisations ; enfin la probabilité non négligeable d’une crise financière internationale.

À mesure que les mois passent, la politique économique proposée par le nouveau gouvernement brésilien est de plus en plus mal acceptée, que ce soit par le Congrès ou par la population. Elle se présente parfois de manière incohérente par des déclarations intempestives soit de proches du président (famille, conseillers), soit de ministres incompétents en opposition avec celle du ministre de l’économie ou bien du vice-président. Elle souffre d’un déficit de rationalité (Habermas, 1978), c’est-à-dire d’une incapacité à mettre en œuvre un programme économique controversé conduisant à une politique libérale certes, mais boiteuse.

Surréalisme et incohérences: Les exemples d’outrances, parfois surréalistes, sont nombreux. Un ministre de l’éducation, depuis démis, qui considère que les sciences ne peuvent être comprises qu’avec l’aide de Dieu, que les universités sont remplies de révolutionnaires marxistes et qu’il convient d’inciter à la délation pour les chasser, d’autres qui pensent que les Indiens profitent de l’Amazonie et qu’il faudrait réduire leurs droits. Des exemples d’outrances, y compris d’un ministre plus cohérent (Guedes), qui, à Washington devant un parterre d’entrepreneurs américains, n’hésite pas à déclarer que le président a des « couilles » pour contrôler les dépenses publiques et qu’au vu de la croissance de celles-ci ces dernières années, on peut comparer la structure économique du pays à un « étatisme soviétique » (O Valor du 28/01/2019). Des oppositions dans le gouvernement ou entre celui-ci et le président lorsque par exemple le même Guedes n’hésite pas à s’opposer (respectueusement) au président en déclarant qu’il faut commercer avec tout le monde, y compris la Chine, après que le président a déclaré qu’il fallait appuyer sans condition la politique de Trump face à la Chine, en oubliant ce faisant que la Chine est le principal client du Brésil, surpris ensuite de voir se dresser contre lui le secteur de l’agrobusiness qui l’appuyait sans réserve jusqu’alors. Un « Trump tropical », comme il est souvent écrit, qui oublie que le Brésil n’est pas les États-Unis et qu’il ne peut engager un bras de fer avec les mêmes chances de succès que Trump. L’incohérence des déclarations comme celle de déménager l’ambassade du Brésil à Jérusalem et son rétropédalage lorsque des lobbies lui ont rappelé que le Brésil était un des principaux exportateurs de viande Hallal dans les pays arabes, pour ensuite déclarer qu’il fallait pardonner pour la Shoah et que le nazisme était de gauche, provoquant l’ire d’Israël. On pourrait multiplier les exemples comme les menaces de guerre contre le Venezuela et l’appui de son conseiller « spirituel » Olavo de Carvalho qui n’hésite pas à insulter le vice-président Mourao, d’exiger son impeachment ou bien le ministre de l’économie Guedes. Pour autant, ce serait une erreur de sous-estimer la puissance de nuisance, sur les acquits sociaux, sociétaux, sur l’économie de cette présidence et sa mise à mal des instituions déjà fragilisées par des années de dictature.

Les lignes générales de la politique économique énoncée, connues à ce jour, portent en elles les germes de multiples dilemmes entre souverainisme, libéralisme, et interventionnisme. Elles sont de nature à la fois à relancer des oppositions au sein de ceux qui ont appuyé l’arrivée de Bolsonaro à la présidence et de favoriser des mouvements sociaux.

I. Le Brésil est une économie à dominante rentière

A. Énoncé ainsi, cela peut surprendre, voire choquer.

Hier encore, le Brésil était présenté non seulement comme une des économies les plus puissantes du monde, comme un eldorado en 2007 pour les investisseurs étrangers. Contrairement à ce qui a pu être écrit, le Brésil n’est pas une économie émergente. Son PIB par tête sur longue période ne se rapproche pas de celui des pays avancés, sauf légèrement dans la période qui va de 2004 à 2013 sous les présidences de Lula I, II et de Rousseff I.

Le PIB par tête rapporté à celui des États-Unis est en effet approximativement le même en 2016 qu’en 1960, alors que celui de la Corée du Sud, parti de plus bas, croise celui du Brésil en 1990 et atteint en 2016, 50% de celui des États-Unis selon la Banque mondiale.

1) Force est d’observer que le comportement des entrepreneurs est fondamentalement rentier, à quelques exceptions près. Les entrepreneurs préfèrent, pour partie, consommer, investir dans des produits financiers, voire dans la production de matières premières, plutôt que davantage dans l’industrie, dans la recherche, dans les services dits dynamiques.

Les conséquences sont :

a/ Un taux d’investissement très faible. En 2000 le taux de formation brut de capital fixe est de 18,3 % du PIB, en 2003 de 16,6 %. Il croît ensuite pour s’établir autour de 20 21 % entre 2010 et 2013 et chute fortement ensuite, 15,6 % du PIB en 2017, selon l’IBGE (Instituto Brasileno de Geografia). À titre de comparaison, en Corée du Sud ce taux est de 31,1 % du PIB et en Chine de 44,4 % du PIB en 2017. Comme parallèlement l’effort en recherche développement est relativement faible, soit 1,27 % du PIB contre 4,24 % en Corée du Sud, que la part des entreprises dans ces dépenses l’est également (44,6 % contre 74,5 % pour la Corée du Sud) selon les données du CNI (Confederaçao Nacional da Industria), on comprend que l’évolution de la productivité du travail soit modeste, de l’ordre de 1 % par an depuis plusieurs décennies, et que le degré de complexité des exportations soit de plus en plus faible [1].

b/ Le niveau de productivité du travail est également médiocre dans l’industrie brésilienne, trois fois moins élevé qu’en Corée du Sud en 2017 [2] selon le CNI. Lorsqu’on compare la brèche de productivité pour l’ensemble de l’économie entre le Brésil et les États-Unis sur longue période, à dollar constant de 2016, on observe que cet écart s’accentue. Au début de 1980, le ratio des productivités moyennes entre le Brésil et les États-Unis était de 0,44. En 2017, il est de 0,25 (Carta IEDI, n° 918, 2019).

c/ Une tendance à la stagnation économique du PIB par tête depuis les années 1990. Plus exactement, selon l’IBGE, le taux de croissance moyen du PIB par tête et par an a été de 0,96 % entre 1980 et 1989, de -0,13 % entre 1990 et 1994, de 0,66 % entre 1995 et 1999, de 1,93 % entre 2000 et 2004, un peu plus sous les présidences de Lula I (2003-2007) et II (2007-2011) puis de Rousseff I (2011-2015), soit 2,41 % en moyenne entre 2005 et 2009, 2,29 % entre 2010 et 2014 [3]. La crise prend de l’ampleur en 2015 et 2016, au point d’être la plus sévère depuis celle de 1930, puisque le taux de croissance baisse fortement : -3,8 % en 2015 et -3,5 % en 2016. La reprise est : 1,1 % en 2017 et en 2018, soit nulle par tête à la différence de celle qui a suivi la récession de 2009, en 2010 elle avait atteint un pic de 10 %. Au total, la croissance par tête entre 2015 et 2018 est par an de -1,89 %. La croissance mobile cumulée entre le premier trimestre 2014 et le dernier trimestre de 2018 a été de -8,1 %, la reprise cumulée ensuite a été de 3,1 %. Au final, entre le début de la crise et la fin 2018, la croissance mobile cumulée a été de -5 %.

2) Avec une croissance aussi faible, la mobilité sociale est réduite : la probabilité pour que l’enfant d’un pauvre soit lui-même pauvre lorsqu’il sera adulte est très élevée, sauf si une politique volontaire de redistribution des revenus est décidée par le gouvernement : augmentation du salaire minimum au-delà de celle de la productivité du travail, diverses politiques d’aide aux plus démunis comme la bourse famille, versement de retraites indexées aux paysans et aux handicapés pauvres, n’ayant pas contribué, bourse famille (…)

(…) Lire la suite de l’article sur le site de la revue Les Possibles, Attac

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