#MeToo au Mexique : «On nous tue et vous nous parlez de tags sur des murs» (Emmanuelle Steels/ Le Monde)
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Depuis plusieurs mois, des milliers de Mexicaines protestent, sur les réseaux sociaux et dans la rue, contre l’inaction des autorités dans les affaires de féminicides et de violences à caractère sexuel. Donnant raison aux ONG, la justice de Mexico a ordonné la semaine dernière la mise en place d’un programme d’urgence.

«Alerte violence sexiste» : ce n’est pas un titre de presse, c’est un programme d’urgence contre les féminicides et les violences à caractère sexuel ordonné en fin de semaine dernière par un juge de la ville de Mexico. L’«Alerta de violencia de género» (en espagnol) est un ensemble de mesures destinées à renforcer la prévention, les enquêtes et le traitement judiciaire des violences faites aux femmes. La justice a estimé que les politiques mises en place dans ce domaine par le gouvernement local n’étaient pas suffisantes et a donné raison aux ONG qui réclamaient l’instauration de ce protocole d’urgence, déjà appliqué dans 13 des 30 Etats mexicains.

Cette déclaration survient alors que Mexico, ville de 9 millions d’habitants, plus de 20 millions en comptant la périphérie, a été le théâtre en août de manifestations historiques de jeunes féministes. La maire de la capitale, Claudia Sheinbaum, a été vivement interpellée suite à trois plaintes pour viols impliquant des policiers sous ses ordres. «Ils ne nous protègent pas, ils nous violent», ont crié les jeunes femmes devant le siège de la police locale. Aux médias qui s’attardaient sur le vandalisme des bâtiments publics, les féministes ont rétorqué : «On nous tue et vous nous parlez de tags sur des murs». Au Mexique, 9 meurtres de femmes sont commis chaque jour. Rien que dans la ville de Mexico, on recense 164 homicides de femmes dans les sept premiers mois de 2019. Vingt-six seulement sont considérés comme des féminicides. Depuis le début de l’année, plus de 4 400 enquêtes ont été ouvertes dans la capitale pour des crimes à caractère sexuel. L’urgence est ostensible et la colère, à la mesure des violences subies.

«Tout un système s’élève contre toi»

 

Depuis plusieurs mois, les femmes mexicaines sont engagées dans une révolte grandissante contre le machisme incrusté dans la société, vecteur des violences et d’abus au quotidien. Au printemps dernier, une version mexicaine de #MeToo a explosé : des milliers d’accusations pour harcèlement ou agressions sexuelles impliquant des journalistes, écrivains, artistes, cinéastes sont publiées sur Twitter. Des comptes spécifiques sont créés pour recueillir des témoignages anonymes, une pratique par ailleurs critiquée. Subitement, le rideau est levé sur le monde de la culture et ses rouages sexistes.

«Les femmes doivent encore gagner en confiance, beaucoup d’écrivains connus, qui ont trop de pouvoir, ne sont pas cités, cela prendra encore du temps», commente Alejandra Arévalo, youtubeuse littéraire et membre d’un collectif culturel féministe. «Dénoncer exige énormément de courage, car c’est tout un système qui s’élève contre toi», estime la jeune femme.

«Le mouvement ne surgit pas ici dans le même contexte qu’aux Etats-Unis ou en Europe», analyse l’avocate féministe Karla Micheel Salas : «Au Mexique, l’absence d’Etat de droit et d’institutions fiables et les pratiques abusives des enquêteurs qui stigmatisent les victimes font de l’accès à la justice un privilège difficile à atteindre pour les femmes. Dans certaines régions du pays, il y a des femmes qui n’identifient pas la violence, qui la perçoivent comme normale. On ne leur a jamais dit qu’elles avaient des droits.»

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