Mobilisations sociales en Colombie : le processus de paix au cœur des attentes (Julie Massal / Instituto Francés de Estudios Andinos – Bogotá)
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La mobilisation sociale en Colombie a débuté avec la « grève nationale » du 21 novembre 2019, suivie massivement dans les principales villes que sont Bogotá, Medellín et Cali (la Colombie compte 45 millions d’habitants, à 70% urbains), mais aussi dans les villes petites et moyennes de toutes les régions, confirmant ainsi son caractère national. Elle s’est poursuivie avec les journées de grève des 29 novembre et 4 décembre, avec une participation un peu moindre, mais elle s’est aussi diversifiée dans ses expressions, comme des marches quasiment quotidiennes et des concerts de casserole, inédits en Colombie.

Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse

Une mobilisation multisectorielle d’ampleur inégalée

Elle a également donné lieu à des assemblées citoyennes de quartier et à diverses modalités de débat, comme les « cours au parc » sur la conjoncture, et à maintes manifestations festives et culturelles, telles que les concerts du 8 décembre, jour de la fête de Bogotá, tout cela permettant une réappropriation de l’espace public.

Au-delà des syndicats qui ont convoqué la grève, la mobilisation s’est élargie aux organisations étudiantes, paysannes, indiennes, environnementalistes et féministes mais aussi à des acteurs non organisés, comme les personnes âgées qui craignent une diminution de leurs retraites, et « la jeunesse » non étudiante, qui demande à être entendue et mieux représentée. Autoproclamée « mobilisation citoyenne », cette contestation multisectorielle a principalement axé son discours autour de trois thèmes :

  1. la lutte contre la corruption, notamment au sein de la classe politique et dans le secteur éducatif, après divers scandales au sein d’universités publiques ; 
  2. la défense de l’accord de paix et le refus de la violence sociale contre les activistes ainsi que la dénonciation du recrutement forcé de jeunes mineurs par les acteurs armés ;
  3. le refus d’un « paquet » (paquetazo) de mesures économiques et sociales, en débat au Congrès (réforme fiscale, réforme des retraites). Ces mesures, selon les syndicats, accroîtraient la privatisation des retraites (qui fonctionnent déjà selon le système de capitalisation en grande part), aggraveraient l’emploi précaire et mal rémunéré, notamment pour les jeunes diplômés et professionnels, et renchériraient le coût de la vie (impôts, tarifs des services publics).

Ces thèmes sont articulés autour de deux axes centraux : d’une part,  le refus de la politique sociale et économique du gouvernement, qui mobilise les secteurs en grève plutôt proches des acteurs syndicaux,  les étudiants, ainsi que les retraités et les familles modestes en milieu urbain ; et d’autre part, la revendication d’un débat « nécessaire » sur la mise en œuvre de l’accord de paix, exprimée sous la forme d’une critique de la « politique sécuritaire » du gouvernement, présente aussi au niveau rural. Ce second axe acquiert de fait une importance majeure dans le débat public, ce qui témoignerait d’une évolution depuis le référendum du 2 octobre 2016, lorsque l’accord de paix avait été rejeté à 50.2%.

La mobilisation en cours s’avère, à bien des égards, surprenante. La convocation d’une grève nationale par les principaux syndicats le 21 novembre, n’est certes pas en soi une innovation ; d’autres convocations à une grève nationale, comme celle du 25 avril 2019, n’ont cependant pas eu le même écho. Cette fois, la convocation agrège bien au-delà des secteurs traditionnellement mobilisés et repose sur la mise à l’agenda politique de nouvelles revendications, tout en maintenant une forte attente à l’égard du processus de paix. Il s’agit donc de comprendre ce processus d’articulation multisectorielle.

L’émergence  de nouveaux débats sociaux et politiques

Cette mobilisation est perçue comme innovante, tant par sa composition, ses motivations que par son ampleur et son étendue géographique. La mobilisation sociale n’est pourtant pas un phénomène totalement inédit en Colombie : que ce soit au plan national ou local, elle a permis de maintenir un tissu d’organisations diverses, paysannes, féministes, environnementales ou pacifistes, qui ont participé à construire diverses modalités de résistance civile, face au conflit armé et à la violence politique engendrée par celui-ci. Les mobilisations passées ont ainsi produit de nouvelles articulations au plan national, entre les acteurs paysans et étudiants en 2011 et 2013, ainsi qu’avec les mouvements pacifistes (Massal 2018 ; Allain & Beuf 2014 ; Cruz 2013). Ces antécédents mettent en lumière un processus de recomposition des mouvements sociaux, initié peu avant la négociation du processus de paix en 2012 et qui se poursuit depuis lors. Mais la violence sociale et politique avait semblé restreindre une extension de la mobilisation. La surprise générée par la contestation fin 2019 est donc liée à sa dimension nationale et à sa composition sociale hétérogène, et au fait qu’elle se situe en grande partie en dehors des canaux institutionnels syndicaux et partisans (…)

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