🇨🇱 Patricio Guzmán (1941-2026) et « La bataille du Chili » : un cinéma révolutionnaire ( Stephen Borunda – Jacobin / Traduction par Christian Dubucq – Contre temps)
Patricio Guzmán (1941-2026), le documentariste qui mit sa caméra au service de l’Unité populaire et de sa mémoire, est mort le mardi 15 septembre à Paris, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. À l’occasion de sa disparition, nous revenons sur «La Bataille du Chili » (disponible actuellement sur Arte), la trilogie qui démontra que le cinéma pouvait lui aussi devenir une arme essentielle dans la lutte de la classe ouvrière.
Leer en español : La batalla de Chile es una obra maestra del cine revolucionario
Le 11 septembre 1973, les militaires chiliens renversèrent le gouvernement de l’Unité populaire de Salvador Allende avec le soutien du gouvernement des États-Unis. La dictature militaire du général Augusto Pinochet qui lui succéda assassina ou fit disparaître plus de trois mille personnes et en tortura plus de quarante mille autres.
À l’échelle internationale, aucun cinéaste ne joua un rôle aussi décisif que Patricio Guzmán pour documenter le premier gouvernement socialiste élu dans les Amériques et sa destruction violente, en préserver la mémoire et en renouveler notre perception. En 2012, Guzmán résumait magnifiquement son engagement envers la mémoire du passé chilien : « Je crois que la vie est mémoire, que tout est mémoire. Il n’y a pas de temps présent et, dans la vie, tout est souvenir. Je crois que la mémoire englobe toute la vie et tout l’esprit »
Un géant du cinéma
Guzmán est un géant du cinéma documentaire latino-américain, auteur de plus de vingt films. Son triptyque La Bataille du Chili : la lutte d’un peuple sans armes — L’Insurrection de la bourgeoisie (1975), Le Coup d’État (1976) et Le Pouvoir populaire (1979) — consacré aux conflits politiques qui précédèrent le coup d’État contre Allende, constitue un exemple classique de ce que les cinéastes argentins Octavio Getino (1935-2012) et Fernando Solanas (1936-2020) théorisèrent sous le nom de « Troisième Cinéma ». Dans leur manifeste de 1969, Vers un troisième cinéma (Hacia un tercer cine), ils défendaient un cinéma de libération et de décolonisation, conçu comme une intervention dans la réalité politique et sociale.
Depuis l’exil, Guzmán continua de documenter la résistance à la dictature de Pinochet dans des films comme Au nom de Dieu (1987), tout en explorant la mémoire de l’Unité populaire et de la dictature dans Chili, la mémoire obstinée (1997), Le Cas Pinochet (2001) et Salvador Allende (2004).
Plus récemment, dans ce que je qualifierais de « trilogie des frontières » chilienne, Guzmán témoigne d’une profonde sensibilité à l’environnement. Son regard s’élargit : d’une politique centrée sur les seuls rapports humains, il passe à une conception qui englobe également la nature et notre relation au monde, à l’heure des bouleversements climatiques. Nostalgie de la lumière (2010), Le Bouton de nacre (2015) et La Cordillère des songes (2019), œuvres profondément poétiques, sont attentives aux cosmologies autochtones et à d’autres manières de concevoir la géographie et la nature chiliennes, ainsi qu’à la manière dont celles-ci peuvent permettre une compréhension renouvelée et plus globale des événements entourant le coup d’État. (…)
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