🇵🇪 Pérou : chroniques d’élections manipulées et d’une fraude annoncée (Françoise Chambeu / France Amérique Latine)


Les élections générales étaient censées résoudre la crise politique profonde  d’instabilité  du pouvoir au Pérou. Elles n’ont fait que confirmer la polarisation extrême de la scène politique, la fracture profonde de la société péruvienne, la crise de représentativité et de légitimité du pouvoir, mais aussi l’absence de souveraineté nationale.

Les deux candidats Roberto Sánchez et Keiko Fujimori © Crédit photo : Connie France et Martin Bernetti / AFP

Les électeurs péruviens, pris en otage d’un processus électoral  interminable marqué par de graves et nombreuses  irrégularités et l’ingérence flagrante nord-américaine, ont été immergés dans un feuilleton politique et médiatique avec suspens, rebondissements, moments de tension extrême et une déferlante de fake news pendant plusieurs mois. Les campagnes  électorales se sont enchaînées sans discontinuer  avant même la publication officielle des résultats précédents –  premier tour des élections générales du 12 avril, deuxième tour des présidentielles du 7 juin et lancement des municipales et régionales du 4 octobre prochain. Préparées de longue date par la « coalition mafieuse » au pouvoir, elles ont  contribué à prolonger l’illusion démocratique tandis que le gouvernement fujimoriste se préparait à prendre le contrôle absolu de toutes les institutions de l’État en capturant l’exécutif et que  la répression se mettait  en place. 

Pas moins de trente-cinq candidats présidentiels et trente-six organisations politiques  étaient en lice lors du premier tour des élections générales du 12 avril. Cette atomisation  politique  avait été favorisée en amont par des  dispositions légales prises par la majorité parlementaire  telles que  l’abandon des élections primaires et l’assouplissement des conditions d’inscription. Des manœuvres politiques  destinées à diviser le vote populaire et  influencer les électeurs  par  des sondages contradictoires gonflant les candidatures  d’outsiders comme celle du comique-imitateur Carlos Álvarez (candidat au passé obscur accusé pour  actes de corruption) ou de Ricardo  Belmont, (ancien maire de Lima, contestataire libéral promu  par les réseaux sociaux) ont provoqué incertitude et découragement et ont contribué à   augmenter les abstentions, votes blancs et viciés: neuf jours avant le scrutin, 30 % des électeurs n’avaient pas encore décidé ni choisi leurs candidats. (enquête IEP).

Pendant la  campagne, quelques 10 000 candidats présidentiels et parlementaires ont sillonné le pays. Elle était centrée sur  « l’ordre et la sécurité »  pour la droite  et contre la corruption -« pas une voix pour le pacte mafieux »- pour les partis de gauche et du centre.  Le parti « Ensemble pour le Pérou », dont le dirigeant avait été adoubé par Pedro Castillo, mettait en avant la liberté de l’ex-président. Cette campagne a été émaillée de manifestations de haine, de violence et de racisme, laissant affleurer la discrimination des populations andines et amazoniennes : à titre d’exemple,  les critiques  et accusations portées contre Brigida Curo, dirigeante de Puno et candidate à la vice-présidence du parti « Ensemble pour le Pérou », pour son manque de préparation universitaire, son origine ethnique et sa participation aux mobilisations de 2022 contre Dina Boluarte, suite aux  assassinats de cinquante manifestants.

La réalisation concomitante de cinq élections mettait en évidence la complexité  du scrutin et l’impossibilité, pour une grande partie des ving-sept millions d’électeurs, d’exercer un droit de vote « libre et informé ». En effet, sur un même bulletin de vote surdimensionné (44x42x37cm) appelé ironiquement « le drap », l’électeur devait choisir son président (le  neuvième depuis 2016 ), ses députés et ses sénateurs nationaux et régionaux (en raison de la bi-caméralité imposée à l’encontre de la décision populaire majoritaire du référendum de 2018) et ses représentants au Parlement andin. L’exercice était difficile, voire impossible surtout pour les secteurs populaires n’ayant pas eu accès à une formation préalable, et  favorisait  l’abstention et les  votes nuls.

Beaucoup d’irrégularités et de graves  problèmes de logistique tels que retards d’ouvertures des centres de vote, arrivée tardive ou absence de matériel électoral, ont été enregistrés, particulièrement à Lima. Ils ont immédiatement provoqué des mouvements de protestation, une recherche de coupables et surtout le lancement d’un narratif de fraude de la part du candidat d’extrême droite, Rafael López Aliaga du parti Rénovation Populaire (ancien maire de Lima, fidèle de l’Opus Dei, proche de Vox, des États Unis et d’Israël). Le Conseil National d’Élections (JNE) a décidé la prolongation des horaires pour les centres affectés mais également, ce qui ne s’était jamais vu, le report au lendemain des élections pour treize bureaux de vote liméniens représentant environ 52 000 électeurs. Une véritable persécution politique et judiciaire s’est déchaînée contre Pietro Corvetto, chef de l’ONPE -Office national des processus électoraux-, accompagnée de menaces de mort, de harcèlement, de  perquisition de domicile, de mise en danger de sa famille,  l’obligeant à démissionner.

Dés les premiers résultats partiels, la candidate Keiko Fujimori, fille du dictateur Alberto Fujimori, dirigeante du parti Force Populaire qui participait pour la 4ème fois à l’élection présidentielle est apparue en tête  et s’est empressée de célébrer sa victoire. Pendant  le dépouillement,  deux candidats, Ricardo Belmont et Carlos Alvarez, ont annoncé   leur retrait, créant  une désorientation  chez leurs électeurs  et une suspicion sur leur rôle  dans le scénario politique. Rafael Lopez Aliaga,  annoncé en 2ème position, avait obtenu dans la capitale de bons scores ; l’arrivée des résultats  des votes andins et ruraux  a provoqué une remontée spectaculaire du candidat populaire  Roberto Sánchez. Le dirigeant de Rénovation Populaire, se déclarant victime d’une conspiration, s’est déchaîné, convoquant ses partisans à des mobilisations de rue cyniquement appelées « marches pour la démocratie », incitation à la délation et à la corruption pour les personnels des institutions électorales, offre des récompenses financières en contre partie de preuves de fraudes, réclamation de nouvelles élections  et appel  à l’insurrection civile de la population -sans qu’il soit  freiné pour ces débordements  par la justice ni accusé de « sédition ».

Le compteur bloqué à 93.5 % du dépouillement des votes, avec un écart minime entre les deux candidats, a créé une tension extrême alimentée par des rumeurs de coup d’état militaire. Cette situation critique  a provoqué des réactions au niveau international et, le 22 avril,  une déclaration du groupe de Puebla, en défense de l’intégrité du processus électoral, appelait   les acteurs politiques à « s’abstenir de manœuvres qui pourraient générer incertitude, polarisation ou violence. »  

Le nombre imposant de votes contestés sur tout le territoire national rendait  obligatoire l’intervention de jurys spécialisés du JNE, (Conseil National Électoral) , le  contrôle des actes  et le recomptage des voix. C’est seulement  le 18 mai , soit 33 jours après le scrutin que  les deux candidats vainqueurs pour le ballotage  ont été déclarés officiellement  : Keiko Fujimori avec 17% des voix et le candidat populaire Roberto Sánchez, du parti Ensemble pour le Pérou, avec 12%. En tenant compte des six millions d’abstentions et des trois millions de votes blancs ou nuls, la représentativité des candidats se réduisait respectivement à 10,2% et 7,2% des électeurs inscrits.

Le parti Force populaire de Keiko Fujimori, avec ses  trente-cinq ans d’existence,  son appareil, ses bastions durs et sa couverture nationale, partait  avec une longueur d’avance pour la confrontation. Il  comptait  avec l’appui  politique et financier de la CONFIEP (Medef péruvien), des multinationales et de Trump. Les populations rurales et andines principalement du sud, discriminées et fortement réprimées, démontraient qu’elles n’avaient pas renoncé à leur espoir de se voir un jour représentées et demeuraient fidèles  à l’ex-président Castillo en votant massivement pour le candidat Roberto Sánchez.

Pendant la campagne du deuxième tour,  deux stratégies s’opposaient : d’un côté celle de la peur et de l’utilisation du fantasme du chaos et du terrorisme, de l’autre une stratégie de l’espoir d’un changement de modèle économique , de justice sociale et lutte contre la corruption.

Le pays était coupé en deux : les Andes rurales et les petites villes principalement du Sud, centrales et une partie de l’Amazonie, votaient à gauche, tandis que la droite était amplement majoritaire à Lima, sur la côte et à Arequipa. La polarisation extrême de la scène politique n’était  pas sans rappeler les  élections de 2021, mais, si Pedro Castillo avait alors créé la surprise, c’est grâce à la formation  d’un front démocratique et d’alliances avec le centre  que Roberto Sánchez allait  se battre et  arriver aux portes du pouvoir. Parallèlement à la campagne symbolique « Ponte el sombrero »  (« Porte le chapeau », en référence au chapeau de Cajamarca porté par Pedro Castillo, arboré maintenant par Roberto Sánchez- ), des ralliements s’opèrent et un front anti-fujimoriste  est constitué, avec la coalition « Nous vaincrons », les partis  « le Pérou en premier », « Maintenant Nation » d’Alfonso Lopez Chau, et même celui  tardif du Parti civique « Obras  » et de nombreuses organisations sociales et démocratiques dont les rondes paysannes. Grâce à ces alliances, une équipe technique « de choc » composée de personnalités universitaires, juridiques et politiques, de premier plan (l’ex-procureur figure symbole de la lutte anti-corruption Luis Domingo Pérez, l’économiste Pedro Franck, l’ambassadeur Manuel Rodríguez, entre autres) allait renforcer la visibilité et la légitimité du candidat populaire et permettre la victoire des débats télévisés contre de camp fujimoriste. Par contre, la frilosité des centristes  se déclarant en faveur du vote nul –  Marisa  Perez Tello (parti « En premier les gens ») -contredite par ses partisans-, Jorge Nieto ( ancien ministre de Pedro Pablo Kuscinsky et dirigeant du parti de la Bonne Gouvernance)-    provoquait critiques et polémiques et favorisait objectivement le fujimorisme .

Le candidat Sánchez  monte dans les sondages et commence à inquiéter sérieusement ses adversaires mais aussi  les États-Unis . « Le renseignement des États-Unis surveille l’élection au millimètre près en ce moment même », déclare d’une façon surprenante Rafael López Aliaga. Tandis que la candidate fujimoriste mobilise et finance une armée de 90 000 « délégués »  pour contrôler le prochain scrutin, la  guerre « sale » de l’information s’intensifie contre le candidat populaire non seulement dans tous les médias hégémoniques nationaux  – dénoncée par les observateurs  de l’Union Européenne -mais également à travers une campagne orchestrée internationalement de « trolls » dans les réseaux sociaux (45 000 publications payées à l’entreprise de Mark Zuckerberg sur les plateformes de Meta -Facebook, Instagram et Threads-) (1) . Parallèlement l’institution judiciaire entre en action, ouvre un procès contre  Roberto Saánchez  pour de supposées fausses déclarations à l’ONPE remontant à 2020-2021 et le menace d’une peine de cinq ans et quatre mois et d’inéligibilité.

Pendant ce temps, l’ingérence  flagrante et brutale nord-américaine à travers l’ambassadeur trumpiste Bernie Navarro – qui avait  précédemment menacé de représailles le gouvernement péruvien en cas de suspension de l’achat de vingt-quatre avions de chasse nord américains-, s’affiche sans provoquer de réactions des autorités politiques. Navarro s’auto-proclame chef de la délégation nord américaine des observateurs nationaux, se séparant des observateurs de l’OEA, tient  des réunions préparatoires avec les autorités électorales, dirige et répartit une équipe d’observateurs sur tout le territoire national et est omniprésent sur le terrain, arborant la tenue vestimentaire officielle d' »impartialité », saluant et encourageant les scrutateurs   dans les centres de votes et déclarant  qu’il « contrôlera le processus jusqu’aux résultats officiels ».

Le fait que  la prévention des délits (dont la fraude) et  la supervision du transport du matériel  électoral à Lima soit confiées à  la procureure Patricia Benavides, pro-fujimoriste, destituée pour corruption en 2023, mais « blanchie » ensuite par ses « amis  politiques » mettait déjà  en question  la transparence du processus. Mais c’est surtout la modification des règles du jeu concernant les procédures de votes à l’étranger, intervenant entre les deux tours et ouvrant la porte à toutes les manipulations et à la rupture de la « chaîne de contrôle » sur la  vigilance et le transport des votes des résidents à l’étranger, qui constituait   une sérieuse menace. D’autant qu’ il avait été précédé  le 23 avril par la nomination d’un  nouveau ministre des Relations extérieures, Carlos Pareja , ex ambassadeur du Pérou aux États-Unis, invité d’honneur en 2017 à la cérémonie de prise de pouvoir de Trump, qui assumait  la responsabilité de l’organisation des scrutins dans les 219 centres électoraux étrangers. Comme l’indiquera plus tard un communiqué officiel de l’ONPE en date du 16 juin, c’est à sa demande formulée auprès du Conseil National des Élections, que ce changement illégal et dangereux a été réalisé. Sous la responsabilité des consuls (à grande majorité fujimoristes), tout le matériel électoral des résultats -actes et bulletins de vote, devait  désormais contrairement au premier tour, être acheminé vers Lima à l’ONPE, sans digitalisation préalable .

Le dernier sondage avant le scrutin du 7 juin  donnait la victoire au candidat populaire, résultat confirmé -avec un  faible écart entre les deux candidats lors du « comptage rapide d’IPSOS au lendemain des élections, annonçant 50,14% pour Roberto Sánchez  contre 49, 86 % pour son adversaire. Le Parti « Ensemble pour le Pérou » gagnait dans quinze régions : à Puno, son bastion principal avec 80,2% , dans toute les Andes sud et centrales et partie de l’Amazonie. Le parti  Force Populaire, victorieux à Lima avec 62,19% des voix et sur la côte  nord, principalement à Tumbes (64,3% ), ne gagnait que dans onze régions. 

Or, l’annonce télévisée du directeur d’IPSOS, Alfredo Torres, intervenue le 9 juin, à 95% du dépouillement, a déclenché une alarme. Malgré la réputation d’infaillibilité des analyses de  l’organisme qu’il dirige, il a démenti ses propres pronostics et annoncé une possible victoire de Keiko Fujimori en pointant les votes des résidents à l’étranger. Cette déclaration pour le moins  surprenante, démentie par un autre organisme de sondage qui affirmait que les votes de l’étranger faisaient partie des analyses initiales, a lancé l’alarme.
L’arrivée tardive des dernières valises diplomatiques d’Argentine (Buenos Aires à quatre heures d’avion!!) et des États Unis trois jours après le scrutin, contenant le matériel des votes à l’étranger  sans digitalisation  préalable  et avec une rupture évidente « des chaines de contrôle »  renforçait  la suspicion de fraude. Alors que Roberto Sánchez était vainqueur sur le territoire national,  les votes suspectés de manipulation -des résidents à l’étranger- inversaient la tendance et Fujimori passait en tête, toujours avec un faible écart à 98,2% du dépouillement  ( 50.001% contre 49.999).

Sánchez avait  gagné sur le territoire national mais  Keiko Fujimori gagnait avec les votes de l’extérieur. La bataille au niveau légal , vote à vote, a commencé : Keiko Fujimori demandait la nullité de 7 000 bulletins  à Puno (bastion de son adversaire) tandis que le parti Ensemble pour le Pérou dénonçait de graves irrégularités principalement dans la région de Lima (clonage de procès verbaux, fusion de bureaux de vote, transport du matériel électoral) en plus de celles de l’étranger et demandait la révision de 1 751 bureaux de vote nationaux et 647 à l’étranger. Sur ce terrain, l’inégalité devant la loi est flagrante car ces recours sont payants et  les capacités financières des deux candidats bien différentes :le candidat populaire a dû faire appel à une collaboration financière de ses ses partisans pour financer la somme réclamée de deux millions de soles, puis  réduire considérablement ses demandes de révision en fonction de la somme collectée, à seulement 300 bureaux de votes.  

Face aux indices concordants  de fraude électorale, la tension monte : les mobilisations de rue pour défendre le vote populaire d’abord spontanées puis  convoquées par le candidat Sanchez se multiplient.   Le 19 Juin, jour de mobilisation, le Conseil National d’Élections émet une décision défavorable pour le recours  déposé par le candidat de gauche et  la fraude électorale semble « consommée ». La lutte au niveau légal se poursuivra cependant par la demande d’annulation des votes de l’étranger étant donné l’illégalité et l’inconstitutionnalité du changement de procédures électorales en plein processus électoral et Roberto Sánchez annoncera qu’il ne reconnaitrait pas la victoire de Keiko Fujimori. La crise politique de légitimité et de gouvernabilité se poursuivra au delà de la déclaration officielle de victoire de la candidate de droite.  La continuité du régime autoritaire mafieux soutenu par Trump est assurée par le contrôle absolu de tous les pouvoirs de l’État mais Keiko Fujimori devra faire face à une forte opposition au Parlement (où un front anti-fujimoriste se prépare) et dans la rue car si elle était la candidate de Trump , Roberto Sánchez était celui du peuple péruvien et neuf millions de ses électeurs vont entrer en résistance. 
 
Raison pour laquelle, en catimini et jusqu’au dernier jour, le parlement a poursuivi son oeuvre néfaste pour  garantir  l’immunité  des policiers et militaires ayant commis des délits dans l’exercice de leurs fonctions (principalement pour le maintien de l’ordre) en les soustrayant de la justice commune et qu’une  révision de la catégorie légale de « crimes contre l’humanité » du code pénal vient d’être votée le 25 juin. La répression se met en place par ailleurs à travers la persécution judiciaire des juges et procureurs anti-corruption et la criminalisation des journalistes de la presse alternative .

Les  similitudes avec le processus électoral colombien sont flagrantes et mettent en évidence les nouvelles formes d’intervention nord-américaine. Les méthodes  de manipulations du processus électoral expérimentées au Pérou viennent d’être reproduites en Colombie.

(1) Investigation de Juampi Solis et Cesar Dionisio de EL FOCO publiée par la Encerrona de Marco Sifuentes  le 20 juin.

Françoise Chambeu
Comité directeur de FAL
25 juin 2026


Pour rappel, voir : Présidentielle au Pérou : dans l’attente des résultats définitifs (revue de presse)