Pour comprendre le Brésil de Bolsonaro: Entretien avec Mylène Gaulard (Franck Gaudichaud/Contretemps)
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Le 28 octobre dernier le désastre annoncé a eu lieu : pour cette huitième élection depuis la fin de la dictature (1985), l’ex-capitaine Jair Bolsonaro gagnait les élections présidentielles et, par là même, l’exécutif du plus grand pays latino-américain et de la 7ème puissance économique mondiale (avec 209 millions d’habitants). Il raflait ainsi plus de 55% des suffrages (58 millions des voix valides), soit presque 10 millions de plus qu’au premier tour, suite à une campagne axée sur un discours ouvertement fascisant, marqué par les provocations racistes, misogynes et homophobes. 

Son « fonds de commerce » a été son hostilité envers le Parti des travailleurs (PT), centre-gauche au pouvoir de 2002 à 2016, tout en qualifiant de « terroristes » les militants des mouvements populaires, notamment les sans-terre, les sans-toits et les syndicalistes. Partisan de la libéralisation des armes, de la militarisation des favelas, admirateur de Trump et de Pinochet, il s’est construit une image de candidat antisystème et anticorruption, alors qu’il est parlementaire depuis 3 décennies… Sa campagne financée, sans aucun contrôle, par de grands groupes capitalistes, a aussi été celle des « fake-news » et d’un usage massif des réseaux sociaux contre son adversaire du PT, Fernando Haddad. 

Les noms des membres du gouvernement qui a pris ses fonctions le premier janvier 2019 confirment une combinaison de néolibéralisme et d’autoritarisme répressif. Ce tournant est assurément le produit d’une grave crise démocratique et d’un usage politique de l’appareil judiciaire par un secteur de la caste politique, qui a signifié un « coup d’Etat parlementaire » contre Dilma Roussef (destituée en 2016), puis l’emprisonnement de Lula Da Silva pour corruption, sans preuves concrètes à ce jour, alors qu’il restait ultra-favori des sondages. Mais les racines du mal sont aussi bien plus profondes : elles ont à voir avec un modèle économique extractiviste et brutalement inégalitaire, avec un pays traversé par la violence et les héritages de la dictature, et aussi avec le désenchantement croissant face au bilan de 13 ans de gouvernements sociaux-libéraux du PT.

Pour en parler, nous avons posé quelques questions à l’économiste marxiste Mylène Gaulard, enseignante-chercheure à l’Université Grenoble-Alpes et qui travaille depuis plusieurs années sur les modèles de développement de la Chine et du Brésil[1].

Contretemps : Dans un premier temps peux-tu revenir sur la situation économique et sociale du Brésil à la veille de l’élection de Bolsonaro, la profonde crise que traverse le pays et le modèle d’accumulation dépendant de ce géant de l’Amérique Latine. En quoi, de plus, cette situation économique et sociale -terriblement inégalitaire- explique-t-elle, selon toi, le développement du bolsonarisme ?

Mylène Gaulard : L’élection de Bolsonaro est la conséquence directe de la crise économique qu’affronte le Brésil depuis quelques années. Subissant un ralentissement depuis 2012, l’économie brésilienne s’est même confrontée à une récession en 2015 et 2016, avec une baisse du PIB de près de 7% sur ces deux années, la plus grave crise connue par ce pays depuis la décennie 1980. Les conditions de vie de la majorité des Brésiliens continuent actuellement de se dégrader, avec un taux de chômage qui est passé de 6,5% à 13% de la population active entre 2011 et 2018. Le travail informel, non déclaré auprès des autorités et donc non couvert par la sécurité sociale, s’est remis à augmenter pour concerner plus de la moitié de la population, et les programmes d’austérité mis en place depuis 2015, déjà sous la deuxième présidence de Dilma Rousseff, aggravent encore davantage la situation. Depuis 2016, il est même inscrit dans la constitution que les dépenses publiques seront gelées pour les vingt prochaines années, ce qui risque d’impacter les catégories les plus pauvres de la population.

Il ne faut effectivement pas oublier que si le Brésil reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde, les inégalités de revenus n’avaient pas cessé de baisser depuis la fin de la décennie 1990, aussi bien grâce aux politiques sociales développées par Lula comme la Bourse famille ou le quadruplement du salaire minimum sur toute la décennie 2000, que grâce à la maîtrise de l’inflation qui pénalisait jusqu’au milieu de la décennie 1990 les couches les plus modestes de la population. Mais c’est surtout la reprimarisation de l’économie brésilienne qui a permis de recruter de plus en plus de travailleurs non qualifiés et de diminuer les inégalités régionales. La chute des cours des matières premières observée depuis 2012 a finalement brisé cette douce illusion d’une émergence qui profiterait aussi aux plus pauvres. Ces derniers se retrouvent les premiers concernés par la crise. Face à cette situation, une partie des Brésiliens ont manifesté, par le biais du vote Bolsonaro, leur hostilité aux politiques qui les ont conduits jusque-là. La révélation d’une multitude d’affaires de corruption depuis dix ans tend à accroître encore davantage ce rejet d’une élite politique qui n’a pas été capable de percevoir les dangers de leur politique économique ayant mené notamment à la désindustrialisation du pays…

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