🇦🇷 Premier tour en Argentine : les analyses de Christophe Ventura, Marco Terrugi, Gaspard Estrada, Mariano Schuster et Pablo Stefanoni


Le ministre de l’Économie, Sergio Massa, et l’économiste ultralibéral « antisystème » Javier Milei sont arrivés en tête, dimanche 22 octobre, du premier tour de l’élection présidentielle argentine et disputeront le second tour le 19 novembre. Les élections concernaient également le renouvellement de postes de parlementaires. Comment comprendre ces résultats ? Comment s’annoncent la nouvelle campagne électorale et le deuxième tour?


Analyses des résultats, enjeux et perspectives pour le second tour par quelques spécialistes de la politique latino-américaine : Christophe Ventura (IRIS), Marco Terrugi, journaliste franco-argentin, Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’OPALC, Mariano Schuster et Pablo Stefanoni, rédacteurs en chef de Nueva Sociedad.

Élections 2023 en Argentine : Sergio Massa déjoue les pronostics (Christophe Ventura / IRIS)

Sergio Massa a déjoué les pronostics. Javier Milei n’a pas percé son plafond et Patricia Bullrich est la grande perdante de cette journée électorale du 22 octobre 2023, et avec elle Mauricio Macri, l’ancien président du pays tandis que le péronisme démontre une nouvelle fois, en dépit de la crise que traverse l’Argentine, sa singulière plasticité et résistance à tout.

Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS et responsable du Programme Amérique latine / Caraïbe, analyse dans le cadre de cette chronique le premier tour des élections présidentielles argentines qui a vu Sergio Massa, ministre de l’Économie sortant, arrivé en tête avec 35,9 % des voix. Il est talonné par Javier Milei, un économiste ultralibéral, admirateur de Trump et Bolsonaro, avec 30,5 %. Le second tour aura lieu le 19 novembre.

Chronique de l’Amérique latine / IRIS

Analyse des élections en Argentine par Marco Terrugi (interview par Romain Migus / Les deux Rives)

Le journaliste Marco Teruggi revient sur les résultats du premier tour de l’élection présidentielle, les élections à l’Assemblée et au Sénat, les perspectives du second tour ainsi que le futur du péronisme ou de Milei.

Entretien avec Marco Terrugi

En Argentine “il y a une sorte de ras-le-bol vis-à-vis de la classe politique” selon Gaspard Estrada (France Inter)

Les résultats du premier tour sont tombés, et un candidat surprise, Javier Milei, arrive deuxième avec plus de 30% des suffrages. Il sera donc au second tour dans un mois, face à l’actuel ministre de l’Économie Sergio Massa. Milei se présente comme un homme “anti-système”, radical, capable d’apparaître en meeting avec une tronçonneuse à la main…

Comment expliquer cette percée spectaculaire, deux ans après son entrée en politique ? L’analyse de Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’OPALC, l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes – Sciences Po.


Argentine. L’extrême droite a reculé (pour l’instant). Vérification le 19 novembre  (Mariano Schuster et Pablo Stefanoni / Nueva Sociedad / Traduction À l’Encontre)

L’Argentine a freiné des quatre fers. Après une vague d’opposition qui, lors des primaires du 13 août dernier, a balayé le péronisme au pouvoir et placé le libertarien d’extrême droite Javier Milei aux portes de la Casa Rosada [palais présidentiel], l’électorat a semblé réagir à ce qui s’apparentait à un saut dans le vide. Entre le PASO – primaires ouvertes, simultanées et obligatoires – et les élections du 22 octobre, la possibilité d’une victoire du candidat libertarien a fait retentir toutes les alarmes. Cette réaction a permis au péronisme de regagner du terrain et de réaliser le miracle qu’il espérait sans grande conviction. Sauf dans le cas de Sergio Massa lui-même, un homme politique doté d’une exceptionnelle volonté de pouvoir.

Leer en español : Argentina frena (por ahora) a la extrema derecha (Pablo Stefanoni / Nueva Sociedad)

Sergio Massa. Photo :  (AP)

Sergio Massa (Unión por la Patria) a obtenu un score inattendu de 36,68% (9 645 983); Javier Milei (La Libertad Avanza-LLA), a stagné à 29,98% (7 884 336); Patricia Bullrich (Juntos por el Cambio-JxC) s’est effondrée à 23,83% (6 267 152); Juan Schiaretti (Hacemos por nuestro Pais), 6,78% (1 784 315); Myriam Bregma (Frente de Izquierda y de Trabajadores-Unidad), 2,70% (709 332).

Le fait que Sergio Massa, en tant que ministre de l’Économie de l’actuel gouvernement péroniste, qui gère un taux d’inflation de plus de 120% par an et une forte hausse du dollar, ait obtenu ce résultat peut sembler étrange. Mais le candidat a profité de sa position pour prendre une série de mesures – appelées de manière peu flatteuse par certains médias «plan platita» [plan petites économies] – qui comprenaient l’élimination de l’impôt sur les revenus salariaux et diverses mesures devant amortir la crise sociale que traverse le pays. De plus, dans une campagne caractérisée par les invectives nauséabondes de Milei et une Patricia Bullrich qui, après les primaires, n’a pas trouvé de relais [en août, deux candidats de PRO-Juntos por el Cambio, Patricia Bullrich et Horacio Rodriguez Larreta, la première le devançant], Massa est apparu comme «le raisonnable dans la pièce». Alors que Milei tentait de faire atterrir, de manière chaotique, son utopie «anarcho-capitaliste» dans un projet gouvernemental, le ralliement à Massa a fini par être une sorte de vote défensif d’une partie de la société. Milei s’est empêtré même dans sa proposition la plus spectaculaire – la dollarisation – et s’est allié aux pires de la «caste» qu’il prétendait combattre, comme le syndicalisme philomafieux du leader du secteur de la restauration Luis Barrionuevo [membre du Parti justicialiste, secrétaire général de la CGT Azul y Blanco de 2008 à 2016, rallié dans la pratique à Macri].

Massa s’est montré présidentiable et a fait appel à son pragmatisme proverbial: il a réussi à contenir le vote de gauche – dont une partie, lors du PASO, s’était exprimée en faveur du leader social Juan Grabois [a créé la Confédération des travailleurs de l’économie populaire, actuellement Union des travailleurs et travailleuses de l’économie populaire] – et à maintenir son alliance avec Cristina Fernández de Kirchner. Il s’est aussi imposé comme rempart face à Milei, surtout face au danger de sa victoire au premier tour. Même les électeurs traditionnels de la gauche trotskiste (FIT-U) ont décidé de se «boucher le nez» et de voter pour le ministre de l’Économie.

Ministre et candidat, Sergio Massa a fait preuve d’une grande habileté politique pour se présenter comme celui qui a «empoigné le fer chaud quand personne ne voulait le faire» et comme l’homme qui, malgré tout, a «empêché la déflagration». Dans le même ordre d’idées, il a réussi à établir, au moins dans son discours, que les divers maux qui frappent l’économie argentine actuelle proviennent des injonctions du Fonds monétaire international (FMI), en raison de l’endettement du gouvernement de Mauricio Macri [qui avait obtenu une «aide» de 57 milliards en 2018], et des tentatives de déstabilisation de l’opposition de droite. En même temps, il a réussi à se détacher du kirchnérisme, montrant qu’en tant que président, il ne sera pas le même qu’en tant que ministre dans un gouvernement péroniste chaotique en raison des disputes entre le président Alberto Fernández et la vice-présidente Cristina Fernández de Kirchner. En outre, Massa a établi une alliance solide avec le gouverneur de la province de Buenos Aires, Axel Kicillof [depuis décembre 2019, ancien ministre de l’Economie de Cristina Fernández de Kirchner de novembre 2013 à décembre 2015], qui a été réélu dans un territoire péroniste clé.

Sergio Massa a entrepris une campagne dans laquelle il s’est positionné comme le seul homme politique capable d’administrer l’État argentin. L’actuel ministre de l’Économie a endossé le costume qui lui convient le mieux: celui d’un homme de la classe politique capable d’évoluer de manière pragmatique dans différentes sphères, y compris au sein de l’establishment, et de proposer un dialogue dans différentes directions. Au final, comme le représentant de la «caste» politique tant décriée par Milei. (…)

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Voir également notre revue de presse : Argentine : vers un second tour entre le péronisme et l’extrême droite (revue de presse et premières analyses)