Vers une redistribution des cartes en Amérique latine ? (Christophe Ventura/ IRIS)
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Après une quinzaine d’années inscrites dans une vague progressiste suivie par un retour de la droite au pouvoir en Amérique latine, les élections du mois d’octobre pourraient redistribuer les cartes politiques, notamment en Argentine. Quels sont les changements qui peuvent en découler ? Le point de vue de Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS.

Avec des élections présidentielles en Argentine, en Uruguay et en Bolivie, où les candidats de gauche devraient sortir en tête, peut-on voir s’amorcer une nouvelle phase progressiste dans le sous-continent, qui emporterait d’autres États en synergie ?

Les élections générales qui vont se dérouler quasiment simultanément dans ces pays sud-américains – entre le 20 octobre (Bolivie) et le 27 octobre (Argentine, Uruguay) 2019 – vont constituer des étapes déterminantes pour observer la séquence qui va se dérouler, au moins à moyen terme, dans toute la région. En effet, ces trois élections indiquent la résurgence possible dans certains cas (Argentine), et le maintien dans d’autres (Bolivie, Uruguay), de gouvernements plutôt affiliés à la vague progressiste des années 2000.

En Argentine, la victoire d’Alberto Fernandez marquerait le retour au pouvoir des péronistes, contre Mauricio Macri qui signait en 2015 le retour d’une droite libérale décomplexée – une droite qui se voulait l’incarnation d’un « libéralisme progressiste » – dont l’objectif premier était de tourner définitivement la page des gouvernements de gauche ou « nationaux-populaires » pour être plus précis. Tout indique que ce pari ne va pas réussir puisque les péronistes devraient revenir au pouvoir assez largement à partir d’une alliance construite au sein de ce mouvement entre l’ancienne présidente Cristina Kirchner (qui incarne la gauche au sein du péronisme) – candidate à la vice-présidence à l’initiative de cette formule présidentielle – et son ancien directeur de cabinet Alberto Fernandez. Ce dernier, candidat à la présidence, est plus proche d’autres secteurs du péronisme, notamment de ceux qui ne voulaient pas d’une nouvelle candidature de l’ancienne présidente. Mais il est également compatible avec d’autres électorats non péronistes. S’agissant de la troisième puissance latino-américaine, cette victoire d’Alberto Fernandez aurait des incidences géopolitiques, notamment en matière d’alliances.

Dans les deux autres pays, on pourrait assister à un possible « maintien contrarié ». En Bolivie, pays symbole de la vague des gauches latino-américaines, Evo Morales est dans une position compliquée. Il semblerait pouvoir se maintenir au pouvoir pour un quatrième mandat consécutif s’il l’emportait dès le premier tour de l’élection. La loi électorale bolivienne prévoit en effet, comme dans d’autres pays latino-américains, que le candidat arrivé en tête du scrutin avec plus de 51 % des voix ou 40% des voix et 10 points d’avance sur son second soit élu dès le premier tour. Dans le cas d’une autre configuration, il y aurait un deuxième tour dont l’issue pourrait être bien plus compliquée pour le président sortant. Son opposant direct, l’ancien président de droite Carlos Mesa (2003-2005), pourrait, selon les sondages disponibles, l’emporter de peu en cas de deuxième tour s’il coalisait tous les votes opposés à Evo Morales. Quoi qu’il arrive, la situation sera difficile pour Evo Morales.  Il est tout à fait imaginable qu’en cas de victoire, il ne puisse pas disposer pas d’une majorité stable à la Chambre des députés et du Sénat, ce qui serait nouveau et l’entraverait pour gouverner. Une éventuelle victoire de Carlos Mesa au second tour s’accompagnerait des mêmes incertitudes.

En Uruguay, les résultats devraient se jouer avec des marges étroites. Le Frente Amplio, coalition du centre gauche sortante, devrait conserver le pouvoir exécutif, mais là aussi, sans garantie de majorité parlementaire. En réalité, aucun parti en Uruguay ne semble aujourd’hui pouvoir disposer d’une telle majorité au sein du pouvoir législatif.

Les scénarios sont donc plus complexes que dans les années 2000. Si on se dirige vers un scénario où ces trois pays sud-américains restent ou reviennent dans le camp « progressiste », cela aura bien sûr des implications à tous les niveaux mais, et ce point est important, ces gouvernements situeront leur action dans des conditions politiques, économiques, sociales et géopolitiques très différentes de celles qui ont présidé à leurs gestions antérieures. Les marges de manœuvre ne seront pas les mêmes. Face à cela, choisiront ils de modérer leurs ambitions pour trouver des compromis avec leurs oppositions et les acteurs économiques et financiers internationaux ou, au contraire, chercheront ils à aller plus à gauche en cherchant à s’appuyer sur les secteurs populaires ? L’Amérique latine est caractérisée par une grande instabilité et volatilité politique depuis quatre ou cinq ans. Le scénario latino-américain n’est pas monocolore ni binaire. En réalité, il ne se résume ni à une fin de cycle des gauches, ni à un cycle de retour des droites. Nous sommes dans un scénario « gris ». Il existe surtout une vague d’alternance dans la région, un vent de « dégagisme » qui sanctionne avant toute chose les sortants, de gauche ou de droite (…)

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