Service civique au Chiapas : Tourisme, indigènes et coletos à San Cristóbal de Las Casas
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L’économie de San Cristóbal de Las Casas est principalement basée sur le tourisme. La ville participe au programme Pueblos Mágicos, parmi soixante-cinq autres municipalités mexicaines. Ces dernières ont, selon le Secrétariat du Tourisme mexicain, « une magie qui émane de chacune de [leurs] manifestations socioculturelles et qui signifie aujourd’hui une grande opportunité pour le tourisme » . Concrètement, l’Etat désire développer un tourisme lié aux cultures indigènes et aux richesses culturelles et historiques qu’elles ont contribué à préserver de manière a leur faire bénéficier des revenus engrangés.
FIRMALes conditions requises pour entrer dans ce programme sont nombreuses mais celleévoquée au point 2.4 dans le dossier de demande d’intégration au programme est intéressante. Elle s’intitule « programme de mise en ordre du commerce semi-fixe et/ou ambulant » et consiste pour la ville candidate à supprimer le commerce susdit au sein des zones accueillants des touristes.
Pour San Cristóbal de Las Casas, cette zone comprend le centre ville où des marchands ambulants vendent divers produits, allant des châles à la nourriture en passant par les bijoux. D’un point de vue personnel, il m’arrive fréquemment d’être sollicitée mais jamais de manière agressive et je pense que pour les touristes, notamment étrangers, ces ventes font partie du « décorum » de la ville. Par ailleurs, il y a des acquéreurs étant donné que les vendeurs ambulants continuent à venir.
Ces derniers sont, pour une part, issus des communautés indigènes venues à San Cristóbal à la suite de l’exode rural. L’autre part comprend des étrangers et mexicains de tout le pays vendant principalement des bijoux, mais il est fort probable que les mesures prises ne s’adressent pas à eux. Pour preuve, aujourd’hui, cette “deuxième population” de vendeurs ambulants peut toujours se poser dans la rue pour vendre, ce qui n’est pas permis aux premiers.

Cette “chasse aux ambulants indigènes” ne date pas d’hier mais elle a pris une tournure plus drastique il y a de cela quelques semaines. Soulignons tout d’abord que le gouvernement municipal et celui du Chiapas ont changé de présidents le 1er octobre dernier. La prise de pouvoir à San Cristóbal de Las Casas est allée de pair avec une volonté de “nettoyer socialement” la ville.
Durant une fin de semaine et un festival, un certain « comité citadin » a installé face à l’hôtel de ville une table de pétition contre les « invasions, les ambulants et l’insécurité », répondant aux heurts violents entre l’armée et des personnes occupant illégalement un terrain privé. Il n’est pas ici question de légitimer les occupations de terrains, mais posons-nous tout de même la question de l’accès aux terres des personnes issues des communautés indigènes et du pourquoi de ces installations. Est-ce vraiment un choix de quitter sa communauté d’origine pour venir s’entasser dans les périphéries urbaines ?

La pétition a recueilli deux cent milles signatures et a séparé une fois de plus deux populations vivant pourtant toutes deux du tourisme dans un même endroit. D’un côté, les membres des communautés indigènes vivant de la vente ambulante et de l’autre les coletos, qui se disent descendants directs des conquistadores espagnols, idée allant de pair avec un certain sentiment de supériorité, et gèrent une grande partie des hôtels et restaurants de la ville.
La mobilisation s’est poursuivie avec l’affichage sur les devantures de certains hôtels, restaurants et maisons d’habitation du texte suivant « Apoyamos a la autoridad municipal – Repudiamos las invasiones, el ambulantaje y la inseguridad » et la réalisation d’une marche blanche des mêmes coletos pour exiger des autorités municipales des mesures à l’encontre de ceux qu’ils appellent les envahisseurs.

Intéressons-nous aux termes utilisés : tout d’abord, l’invasion. Pour les pétitionnaires, ce mot inclut les occupations de terrains privés et la présence de personnes issues des communautés indigènes dans le centre ville. San Cristóbal de Las Casas serait donc la propriété privée des coletos ? Pourtant, si l’on se tourne vers l’histoire, les communautés indigènes vivent ici depuis au moins trois millénaires alors que les conquistadores sont arrivés il y a cinq cent ans…
Ambulantaje n’a pas de traduction française mais renvoi une fois encore à la fois aux vendeurs ambulants et aux sans domicile fixe, qui ne sont pas forcément les mêmes personnes. Une fois de plus, un sentiment de défense d’une propriété, imaginaire ou réelle (et encore, elle est réelle selon une loi écrite par des personnes non issues des communautés indigènes pour qui le droit à la propriété est différent), prévaut.
Enfin, insécurité n’occupe pas cette troisième position par hasard, comme si elle était le résultat de l’addition des deux précédents. Que comprend cette insécurité ? Elle existe certes mais alors qu’en tant que volontaire, on m’a donné des conseils de précautions, jamais je n’ai été prévenue contre les ambulants.
Ces vendeurs ambulants, je les croise tous les jours, je leur achète parfois des produits, je travaille aussi avec leurs enfants, et je ne ressens toujours aucune insécurité. Evidemment, je ne vis pas ici depuis des années et il y a surement une part du contexte qui m’échappe mais cette campagne m’a fait peur, elle porte des relents xénophobes qui renvoient à des parties sombres de l’histoire. Le Mexique d’aujourd’hui est construit sur un génocide et un ethnocide mais pourtant, son métissage et la variété des cultures qu’il englobe l’enrichissent énormément, ses habitants devraient tirer profit de ceci et non raviver des sentiments de peur et de méfiance de l’autre.

SOURCES
http://www.sectur.gob.mx/wb/sectur/sect_Pueblos_Magicos
http://www.e-local.gob.mx/wb2/ELOCAL/EMM_chiapas
http://www.sectur.gob.mx/es/sectur/sect_Programa_Mundo_Maya

Celine Le Bloa, Service civique au Chiapas

i : http://www.sectur.gob.mx/wb/sectur/sect_Pueblos_Magicos

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