Stop au traitement infâme infligé aux victimes et à leurs défenseurs
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39ème Communiqué de la Commission Ethique

STOP AU TRAITEMENT INFÂME INFLIGE AUX VICTIMES ET A LEURS DÉFENSEURS

De différentes villes dans le monde, 22 Février 2013.

Monsieur le Président Juan Manuel Santos,

Recevez notre salut respectueux,

Nous voulons partager notre profonde inquiétude pour la façon impitoyable, humiliante et étrangère à toute considération humaine et éthique dans l’exercice du droit qui est développée dans les instances internationales et les tribunaux nationaux contre les victimes de graves et systématiques violations des Droits de l’Homme et d’infractions au Droit humanitaire ainsi que les organisations les soutenant telles que la Commission Inter-ecclésiale de Justice et Paix.
Nous connaissons bien les communautés du Cacarica, département du Chocó, et en particulier l’Association Communautés d’Auto-Détermination Vie et Dignité, CAVIDA. C’est d’ailleurs dans cette communauté qu’est née la Commission Ethique dont aujourd’hui nous sommes membres. Nous sommes allés là-bas et avons visité ses territoires. Certains d’entre nous ont fait partie du Tribunal Permanent des Peuples qui s’est réuni sur ce beau territoire d’afro-descendants. Nous y avons été témoins de ce qui reste du déplacement forcé, leurs ranchos brûlés. Nous avons écouté leurs témoignages, les avons rassemblés avec un jugement sain et une procédure conforme. Il n’est pas possible de mettre en doute les graves abus vécus du fait des groupes paramilitaires en lien avec la Brigade 17 et des entreprises d’exploitation du bois telle que Maderas del Darién Pizano SA. Cette-dernière, qui a bénéficié de ces actes, a gardé le silence afin de protéger ses intérêts économiques ou en partageant les stratégies criminelles.
Nous connaissons bien la situation des communautés noires du Curvaradó, territoires dans lesquels nous avons connus de près leurs initiatives de protection de la vie et des territoires, leurs actions en appui sur le droit interne et les abus graves dont elles sont victimes – pour lesquels là aussi existe une responsabilité évidente de la brigade 17, qui a eu recours là encore à des stratégies paramilitaires.
Dans les deux zones, nous avons écouté des témoignages et avons réalisé des vérifications techniques et constaté des faits qui révèlent la gravité de la situation, et parmi eux, les opérations paramilitaires dans le Curvaradó, et les voies d’accès au Cacarica, comme à Tumaradó sur la rivière Atrato.
Nous avons conscience de la valeur éthique de ces communautés vivant en plein conflit armé. Elles ont été confrontées à de graves violations du Droit humanitaire commises par le gouvernement et la guérilla. A partir de cela, elles ont construit des expériences inédites comme les Zones Humanitaires et les Zones de biodiversité, au prix d’un coût humain élevé à travers la stigmatisation incessante et les complots juridiques montés contre elles.
Nous avons observé le déroulement de l’audience du cas Marino López et autres (Opération Genesis) à la Cour Interaméricaine, et nous condamnons vivement l’attitude des agents de l’État colombien pendant les contre interrogatoires : ils n’ont observé ni le minimum d’humanité vis-à-vis des témoins Sofia Vivas et Bernardo Roa. Ces afro-colombiens ont été attaqués, on leur a nié leur condition rurale, ils ont été d’une certaine manière re-victimisés, on a tenté de les faire passer pour de faux témoins.
Cette situation s’est répétée avec la complicité des agents étatiques contre les communautés du Curvaradó et les témoins qui ont subi des opérations militaires, paramilitaires, entrepreneuriales de dépossession en faveur des agro-négoces de palme, banane et manioc, d’élevage extensif et de déforestation mécanisée.
A cela s’ajoute l’atteinte avérée aux défenseurs des Droits de l’Homme de la Commission Inter-ecclésiale Justice et Paix qui appuient ces communautés comme le Père Alberto Franco, Liliana Avila, Abilio Peña, Manuel Garzon, Danilo Rueda, et le Père Javier Giraldo du CINEP (Centre d’Investigations et d’Education Populaire). Il y a quelques jours à peine, le Père Alberto Franco a été victime d’une tentative d’attentat contre sa voiture avec une arme silencieuse avec un message menaçant, des diffamations contre les autres défenseurs des Droits de l’Homme qui ont été aussi menacés et objets d’opérations illégales de suivi.
L’honneur et la liberté de Danilo Rueda ont été gravement affectés ces derniers jours en place publique. Des agences de renseignements ont fabriqué un montage faisant croire que celui-ci avait soudoyé les témoins pour accuser les soldats de la Brigade 17, le général Rito Alejo del Rio, des paramilitaires et l’entreprise Maderas del Darién d’être responsables du déplacement forcé dans le Cacarica en 1997. C’est un montage ourdi pour ignorer la vérité des victimes et les preuves qui existent contre les personnes responsables du déplacement de cette communauté noire, qui pour son retour en 1999 a constitué CAVIDA.
Monsieur le Président, une chose est de défendre les intérêts de l’Etat, autre chose est d’élaborer une stratégie de guerre psychologique contre les victimes au tribunal. Dans ce cas précis, la vérité dont témoignent les victimes est réelle, historique, une vérité collective qui ne peut pas être inventée et qui ne peut être attaquée contre la dignité des témoins.

Monsieur le Président, le message de vos représentants est absolument désastreux pour les victimes, pour la société, et pour la communauté des nations toute entière. Comment faut-il comprendre que vous proclamiez la Loi pour les victimes et dans le même temps l’affligeante attitude de vos agents qui méconnaissent les principes basiques de cette reconnaissance.
Monsieur le Président, quelle est votre position face aux victimes ? La défense aveugle des institutions et de la mentalité dans lesquelles ont été formés des milliers d’agents des Forces armées et de la police, qui ont refusé d’agir conformément au droit, qui ont agi secrètement en s’appuyant sur leur autorité pour développer des stratégies criminelles ?
Monsieur le Président, sur quelles garanties de votre gouvernement peuvent compter les communautés du Curvaradó et Jiguamiandó qui vivent dans les zones humanitaires et zones de biodiversité quand les effectifs militaires les accusent d’être guérilleros, complices ou auxiliaires ? Sans aucun jugement légal et à travers des montages judiciaires basés sur des Rapports d’intelligence. Nous savons très bien quelles sont les conséquences à attendre pour ces communautés meurtries.
Monsieur le Président, comme vous le savez, un Etat démocratique de droit se distingue d’un Etat de barbarie par les conduites respectueuses qu’ont les autorités vis-à-vis de ses citoyens. Considérez-vous que l’attitude des représentants de l’Etat devant la Cour interaméricaine reflète cela ?
Ce qui se passe dans les territoires des communautés noires du Bajo Atrato et devant la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme est absolument honteux autant du point de vue de l’éthique que du droit. Cela envoie un terrible message aux victimes.
Face à cette situation, nous pensons urgente une directive présidentielle, liant les hautes autorités militaires et policières, assurant le respect inconditionnel de l’Etat pour les victimes et les organisations qui les appuient et les accompagnent.
Nous attestons que les agissements des communautés du Cacarica, associés sous le nom CAVIDA, et des conseils communautaires des zones humanitaires et de biodiversité dans le Curvarado et le Jiguamiendo sont très loin de l’attitude excessive, irrespectueuse et hautaine, contraire à l’éthique et au droit, de ceux qui prétendent défendre les institutions démocratiques de l’Etat.
Monsieur le Président, tout attentat contre la vie et l’intégrité, toute manipulation psychologique secrète est de la responsabilité de l’Etat. Si votre souhait est de s’inscrire dans l’Histoire comme un constructeur de la Paix, le minimum est d’apporter des garanties aux défenseurs des Droits de l’Homme de la Commission Inter-ecclésiale de Justice et de Paix, afin qu’ils puissent continuer leur mission, après 25 ans d’histoire à hautes valeur éthique et légitimité dans 13 régions conflictuelles de Colombie. Le minimum qui devrait se passer est que les droits à la vérité, à la réparation et les conditions de non-répétition soient générées avec un message clair aux hommes et femmes dont la mentalité continue à se fonder dans la haine et la conviction que les ennemis internes sont les citoyens qui exigent la reconstruction de l’Etat de droit, dans la justice et le respect des biens communs de l’Humanité.

Avec toute la considération de la Commission Ethique et de la Vérité,

Adolfo Perez Esquivel – Nobel de la Paix – Argentine
Bernardine Dhorn, avocat et professeur à l’Université du Nord-Ouest de Chicago, directeur du Centre de justice pour les enfants et la famille, États-Unis
Camilo Bernardino da Silva – Mouvement des Sans Terre – MST, Brésil
Carlos Fazio, Professeur à l’Université de Mexico – UNAM, Mexique
Comité éthique contre la torture, Chili
Communauté de Saint-Thomas d’Aquin, Pilar Sanchez, Andres Redondo, Espagne
Enrique Santiago Romero – Avocat, Espagne
Enrique Nuñez, Chili
École des Amériques Watch (SOA Watch), Elizabeth Deligio, Charity Ryerson, États-Unis
Catalunya-Comissió Espai éthique, Vicenta Font de Gregori, Espagne Antonio Pigrau
France Latine Amerique, France
Gilberto López y Rivas, professeur à l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire de Mexico, Mexique
Libertad Sánchez Gil, Association pour la récupération de la mémoire historique, Mérida, Espagne
Lorenzo Loncon, Mapuche, Argentine
Mary Bricker-Jenkins, PhD, Professeur émérite, Université de Temple, Campagne pour les droits économiques des pauvres, États-Unis
Miguel Alvarez, SERAPAZ, expert en matière de paix et de négociation, Mexique
Mères de la Place de Mai – Ligne fondatrice, Mirta Baravalle, Argentine
Pierluigi Di Piazza – Responsable du centre Balducci – Udine – Italie
Rick Ufford-Chase, directeur exécutif, Peace Fellowship, États-Unis
Stephen Haymes, DePaul University, Chicago, États-Unis

Les membres de la commission d’éthique : Adolfo Perez Esquivel, Prix Nobel de Paix, le SERPAJ – Argentine, François Houtart, sociologue, Centre Tricontinental – Belgique, Mères de la Plaza de Mayo – Ligne fondatrice, l’Argentine ; Regroupement ENFANTS (Enfants pour l’identité et la justice contre l’oubli et le silence) en Argentine, Comité Ethique contre la torture au Chili, l’Association pour la récupération de la mémoire historique de l’Espagne Mérida et Shire, Enrique Santiago, Institut d’études politiques de l’Amérique Amérique-Espagne-Catalunya Espai Comissió éthique, l’Espagne, Communauté de saint Thomas d’Aquin, Espagne, Centre Balducci – Italie, Allemagne, la Coalition des pauvres – coordinateur américain, Sean Hawkey Conseil oecuménique des Eglises, prisonniers politiques Chili, l’Association France Amerique Latine, Gilberto López y Rivas, professeur à l’Institut d’anthropologie et d’histoire, le Mexique, Miguel Alvarez de SERAPAZ – Mexique, Carlos Fazio, journaliste, professeur à l’Université nationale du Mexique ; Mapuche, Bernardine Dohrn, professeur de Droit International Nord-Ouest – évêque émérite de Detroit – États-Unis, Observatoire de l’Ecole des Amériques – Etats-Unis, Rick Ufford-Chase de l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis-, Stephen Nathan Haymes, DePaul University professeur – États-Unis ; Mouvement des Sans Terre le Brésil, le MST.

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