Service civique en Colombie : Nids de résistance face à l’obstination des transnationales dans la région du Cauca et de Valle
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Du 14 au 19 Février a eu lieu le septième mouvement écologique qu’organise la commission intereclesiale de Justice et Paix (Commission JyP) en lien avec les communautés du réseau d’alternatives composé de vingt deux communautés venant de cinq régions différentes. La rencontre a eu lieu dans la région du Cauca, entre Popayan et Sucre sous la forme d’un triathlon avec l’objectif de valoriser et rendre exigible le droit à l’eau.
A cette occasion, la Commission JyP en a profité pour envoyer une petite délégation dans le Bajo Calima (Valle) observer l’entrée progressive de l’entreprise philippine Sociedad Puerto Industrial Agua Dulce – SPIA – sur les territoires collectifs des habitants de la communauté Kilomètre 9 (El Crucero) et appuyer la constitution de la communauté en conseil communautaire indépendant (entité administrative lui permettant d’être directement en interaction avec les autorités).

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Le septième mouvement écologique du réseau de communautés alternatives

Des cent participants à cette rencontre, les premiers sont arrivés dés le 13 au soir à Popayan afin de parcourir à vélo, le lendemain, les 100 kilomètres qui les séparent jusqu’à Sucre où nous nous sommes tous retrouvés. Dés lors, les participants venant des quatre coins du pays ainsi que des associations internationales comme Yaku (italienne), FAL (française), Broederlijk Delen (belge) et Mensen Met een Missie (Hollande) se sont présentés et un des leaders de l’association locale nous a fait part du programme qui nous attendait le lendemain. Un groupe est allé constater les débuts de l’exploitation illégale de la mine d’or sur le mont Cerro Negro là où naît le fleuve Mazamorras tandis que l’autre est monté jusqu’à la communauté de Tequendama observer l’avancée des travaux de l’aqueduc communautaire et du projet alternatif de Huerto Renacer.

Avec la loi 685 du code minier de 2001 déclarant que le sous-sol colombien appartient à l’État colombien et reconnaissant l’exploitation minière comme d’utilité publique, la préservation du mont du Cerro Negro est en danger. Le Cerro Negro recouvre quatre cantons La Vega, Sucre, Almaguer et Bolivar et de celui-ci naissent les fleuves Mazamorras et Patía.

Depuis plus d’un an, les orpailleurs illégaux c’est à dire les agriculteurs locaux réalisent que cette activité est bien plus lucrative que leur propre culture traditionnelle, le café. Ils grimpent quotidiennement le mont Cerro Negro et exploitent le coeur de celui-ci à l’aide de produits chimiques toxiques comme le mercure. A la question « Pourquoi le propriétaire autorise l’exploitation illégale en dépit des dégâts que cela comporte pour la faune et la flore ? » celui-ci réponds qu’il n’y a quasiment pas de conséquences sur la nature puisque c’est une exploitation artisanale et ajoute que cela génère une nouvelle source de richesse non négligeable pour les habitants de cette région défavorisée.

Il est alarmant de savoir que derrière cela il y a une stratégie de l’entreprise Anglogold Ashanti. C’est effectivement elle qui a mené les travaux d’exploration pour savoir ce que recouvrait les sous-sol du Cerro Negro et elle y a découvert de l’or. Elle a ensuite fait en sorte de le faire savoir pour que les paysans petit à petit commencent à se tourner vers cette activité et abandonnent leur culture traditionnelle. On devine deux objectifs non avouables derrière la conduite de l’entreprise. Premièrement le but est de progressivement substituer la culture de l’exploitation minière à la culture agricole des paysans de la région pour ensuite disposer d’une main d’oeuvre déjà habituée à ce genre de labeur lorsque l’entreprise s’installera. Deuxièmement, laisser les paysans travailler la mine sans licence et de manière irrégulière habilitera l’entreprise à dénoncer ultérieurement la situation en argumentant que celle-ci est dangereuse et préjudiciable tant pour les travailleurs sans savoir-faire et sans équipement que pour la nature. Cela permet par la suite à l’entreprise de s’approprier plus vite le marché en revendiquant qu’il suffit de légaliser une situation de fait afin de garantir la sécurité de l’exploitation et des travailleurs.

A quelques kilomètres de cela, dans le même département, a vu le jour il y a déjà plusieurs années une initiative d’une plus petite portée mais qui vise à bien plus long terme. L’autre groupe de participants au septième mouvement écologique s’y est rendu pour appuyer le processus d’auto-détermination que vit Tequendama.

La communauté de Tequendema du canton de Sucre (département Cauca) abrite environ 450 habitants. Il y a quatorze ans de cela quatre familles ont entamé un processus de récupération de la qualité du territoire à travers la protection de la nature et de l’eau. Pour cela, sur les quatre hectares appartenant à ces familles, 7000 mètres sont considérés comme sacrés, c’est-à-dire en quelque sorte en jachère, pour que la nature retrouve ses droits, une autre partie est destinée pour le bétail, une autre pour la culture organique nourrie à l’engrais généré par les toilettes sèches que les propriétaires ont installé et la dernière pour la maison. Sur ce terrain, ils ont mis en place une maison de graines « casa de semillas » pour éviter l’usage des graines transgéniques, faire perdurer les cultures traditionnelles et par cela permettre une réelle souveraineté alimentaire.

Enfin, la plus récente initiative de ces familles a été de mettre en place à l’aide de quelques familles de la communauté un aqueduc communautaire afin que l’eau puisse arriver jusqu’à l’école.

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Reconnaissants de cela, le jour de notre visite, les élèves sans la présence de leurs enseignants (partis pour une réunion pour la journée) nous ont fait l’honneur de nous présenter à leur manière la valeur de l’eau, la nécessité d’en prendre soin et le pourquoi de l’aqueduc. Il est admirable de voir que dans cette petite communauté au peu de ressources l’effort de transmettre la conscience de la richesse de vivre dans une environnement sain et le devoir de le préserver.

L’aqueduc, toujours en construction, bénéficie à environ vingt-deux familles de la communauté. Il représente non seulement une initiative de qualité pour préserver la qualité et le partage de l’eau mais surtout il constitue un véritable ciment pour le lien social de la communauté. C’est un ouvrage qui a vu le jour grâce à la confiance et à la collaboration de multiples membres de la communauté à ce projet.

Malheureusement, ce portrait idyllique de Tequendama est entaché d’une part par la persistance de la culture de coca encore fort présente sur le territoire. Cela malgré la fumigation qui a eu lieu en 2005 suite à laquelle la majorité des paysans se sont convertis à la culture de café. D’autre part, Tequendama continue à connaître le phénomène d’exode rural faute de ressources territoriales suffisantes pour les habitants. En effet la loi colombienne de Unidad Agricola affirme que l’unité agricole minimum dont doit bénéficier une famille rurale doit être de 5 hectares. Tequendama recouvre 72 hectares et abritent 68 familles dont la majorité vit de l’agriculture, évidemment le minimum n’est pas atteint et toutes les familles ne peuvent pas subvenir à leur besoin et se voit dans la nécessité de quitter la communauté.

Après que les participants à la septième rencontre écologique aient parcouru les deux circuits que l’association Bienandantes avaient organisé, nous nous sommes réunis le samedi pour partager les craintes et les perspectives des locaux face au péril de l’exploitation minière et plus largement pour que les différentes associations présentes partagent leurs expériences face aux menaces qu’ils vivent sur le territoire et les ressources naturelles.

Bajo Calima dans la Valle del Cauca

Les afro-descendants habitent le Calima depuis les années soixante ; ils y ont fondé la communauté appelée El Crucero ou El kilometro 9. Non loin de là, à peine deux kilomètres plus loin, certains habitants de la communauté ont construit des cabanes dans lesquelles ils restent quelques jours lorsqu’ils sont en période de plantation ou de récolte de leur culture (ananas, chantaduro, banane,…).

Membre de Kilomètre 9 montrant ce qui reste de la destruction de son ranch- Dimanche 17 Février 2013
Membre de Kilomètre 9 montrant ce qui reste de la destruction de son ranch- Dimanche 17 Février 2013

Récemment, le 7 Février dernier une des leaders de la communauté, Emilia, a reçu un appel téléphonique de la mairie de Buenaventura la prévenant que le terrain sur lequel étaient construit les petits ranchs est une grande propriété privée et que si jamais les habitants continuaient à y travailler, il leur serait envoyer des forces de sécurité pour les en expulser et démolir leurs construction. En Décembre 2012 déjà les paysans ont trouvé nombreuses de leurs cabanes saccagées et brûlées.

Cette tension qui s’exerce en ce moment sur le territoire de la communauté n’est pas nouvelle et sans explication. Dés 1950, l’entreprise Smurfit Kappa Cartón de Colombia a commencé l’exploitation du bois, et s’est retirée il y a une dizaine d’année, une fois les ressources épuisées. Par la suite est arrivée l’entreprise philippine Sociedad Puerto Industrial Agua Dulce (SPIA), filiale de International Container Terminal Services Incorporated – ICTSI -, sur le territoire hautement stratégique qu’occupe cette communauté pour ses productions agricoles. Celui-ci en effet s’étend de la communauté El Crucero/Kilometro 9 jusqu’à l’estuaire Agua Dulce sur la côte de Buenaventura. L’entreprise philippine souhaite utiliser ce corridor pour construire une infrastructure portuaire de grande ampleur sur l’océan pacifique afin de répondre à ses nécessités d’exportation et d’importation. Le port est destiné au commerce de containers de charbon et autre. Situé sur les principales grandes routes de navigation maritime, le port représente un très grand intérêt pour l’entreprise qui par conséquent ne risque pas de se rétracter.

En 2010 y 2011 l’entreprise SPIA à travers l’entreprise colombienne de sécurité Gendarmes de Seguridad Ltda. a ordonné la destruction des petits ranchs des agriculteurs locaux. Les militaires ont encerclé la zone afin d’empêcher l’accès des exploitants locaux légitimes et de permettre la progression des travaux de l’entreprise philippine.

Déjà en 2002, les militaires s’appuyant traditionnellement sur le prétexte de combattre la guérilla de la FARC et de l’ELN avaient expulsé certaines familles et exercé une vive pression sur la zone pour que l’entreprise puisse entamer les travaux.

Lassée de l’inaction du conseil communautaire du bassin Cajo Calima auquel elle appartenait et face à l’aggravation des menaces sur son territoire, la communauté d’El Crucero a décidé de se constituer en conseil communautaire autonome, le « consejo comunitario del Porvernir » le 17 février 2013, assemblée à laquelle la commission JyP a assisté.

Le fait de se constituer en conseil communautaire indépendant a pour objectif la participation de la
communauté aux espaces institutionnels liés a tout type de projet (politique, économique,etc.) qui affectent les communautés noires. En se constituant en conseil communautaire, la communauté entend réclamer le titre de propriété sur le territoire qu’elle occupe de manière ancestrale et sur le corridor que revendique l’entreprise philippine. A travers cette initiative on note un bel effort de prise de pouvoir populaire et de volonté d’autonomie et d’auto-détermination pour sa propre communauté face à des adversaires de taille. Une confrontation entre l’entreprise, les représentants de la communauté et la mairie a eu lieu lundi 18 Février, et l’ordre d’expulsion du 19 a été déplacé. C’est une affaire à suivre.

Héloïse Squelbut

Ecrit par Héloïse Squelbut pour France Amérique Latine (FAL) et Comision Intereclesial de Justicia y Paz

 

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