Y a-t-il une guerre « dans » le corps des femmes ? Finance, territoires et violence (Veronica Gago/Contretemps)

Dans la cadre de la journée d’études consacrée aux épistémologies croisées de la critique de l’économie le 30 mai dernier à l’Université Paris 7, la chercheuse argentine Veronica Gago a partagé son analyse des récentes mobilisations féministes en Amérique latine. Pour ce faire, elle propose de repenser le concept de « féminicide » dans le cadre des « nouvelles formes de guerres » entraînées par la mondialisation néolibérale.

L’Argentine a connu depuis plusieurs années une formidable mobilisation contre les féminicides, qui fait suite à de longues décennies de luttes féministes dans le pays et la région. Les manifestations massives à l’appel Ni Una Menos depuis juin 2015 ont réuni différentes générations et créé une problématisation d’ensemble contre les violences sexistes au sein de la société.

Cette nouvelle « vague » féministe dans le pays et la région éclaire également sous un jour spécifique la question des violences : les marches, assemblées, et la reprise de ces trois mots comme un mot de passe qui dépasse les espaces du collectif du même nom, ont largement fait passer de la dénonciation de la victime, à un deuil et une dénonciation collectifs, se différenciant en ce sens, entre autres, des #metoo ou #balancetonporc. L’élaboration d’une rage collective en appel à l’insoumission transversale entre plusieurs luttes, d’un côté, et la prise en compte de l’importance des facteurs économiques, sociaux et financiers pour comprendre cette augmentation de la violence, d’un autre, en sont deux aspects importants.

Comment comprendre en effet la forte mobilisation par exemple des syndicalistes et les remises en cause des pratiques et de discours que cela a entrainé dans de nombreuses centrales syndicales ? C’est que cette « guerre contre les femmes » que Verónica Gago, enseignante-chercheuse et militante, membre du collectif Ni Una Menos, propose ici de penser, en alliance avec Rita Segato, ne peut se comprendre qu’au croisement entre les violences sexistes et les violences sociales et économiques. En particulier, les spécificités financières et d’endettement propres à une nouvelle phase néolibérale particulièrement crue, dans des pays « cobayes » du FMI depuis bien des années, travaillent en creux les possibilités d’autonomie.

Mais loin que cette spécificité soit un isolement géographique de l’analyse, les traits soulignés dans ce texte peuvent permettre de reconnaître des lignes d’attaque contre les femmes au croisement de la question de la dette, de la précarité, du soin et des corps violentés, et de penser des stratégies d’analyse et de lutte pour des mouvements féministes actuels, dans un monde caractérisé par des avancées toujours plus violentes, néolibérales et répressives ou néofascistes.

Le texte permet en particulier de poser la question des outils de lutte, notamment celui de la grève des femmes qui, surgie comme proposition de lutte le 19 octobre 2016, agit comme révélateur d’une cartographie des violences sociales en termes féministes, et levier pour une transformation réelle des conditions de vie.

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Pourquoi les femmes se font-elles tuer ? Peut-on penser l’augmentation des décès de femmes en termes de guerre ? (Rappelons que dans plus de 80 % des cas, l’auteur du crime est un amant, un petit ami, un mari ou bien un ex-amant, un ex-petit ami ou un ex-mari.)

Il ne s’agit évidemment pas d’une guerre au sens d’un affrontement entre deux parties symétriques, ou selon les règles précises d’un combat. Mais il me paraît nécessaire de réfléchir à ce qui entraîne aujourd’hui, en Argentine du moins, la mort d’une femme toutes les 18 heures. Cette cadence s’est aggravée de façon dramatique ces deux dernières années, et elle a atteint des records après la Grève Internationale des Femmes de 2017. Penser depuis la catégorie de guerre en tant qu’elle implique une économie spécifique s’inscrit dans le champ des épistémologies croisées de la critique de l’économie qui nous convoque aujourd’hui. L’idée de guerre permet en effet de mettre l’accent sur une dynamique de forces conflictuelles, et de nous défaire de notions comme celle d’ « épidémie » ou d’autres variantes de la pathologisation des féminicides, qui tendent à culpabiliser l’émergence des mouvements collectifs de femmes dans la rue…

A woman with the words “alive and furious” written on her back sits outside the Congress during a demonstration on International Women’s Day in Buenos Aires, Argentina, March 8, 2018. REUTERS/Marcos Brindicci

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