🇺🇸 États-Unis – Amérique latine, anatomie d’un impérialisme (entretiens avec Olivier Compagnon par Thomas Snégaroff / France Inter)


À l’heure où Donald Trump fait arrêter le président vénézuélien Nicolás Maduro, lorgne sur son pétrole et menace la Colombie ou Cuba, retour sur la longue histoire de l’impérialisme étatsunien sur son continent. Une conversation avec l’historien Olivier Compagnon, historien, professeur à l’Université Sorbonne-Nouvelle, à l’Institut des Hautes Études d’Amérique Latine, membre de l’Institut Universitaire de France.

Dans cette série en six épisodes (d’un quart d’heure chacun), l’historien Olivier Compagnon, professeur à l’université Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l’Amérique latine, auteur d’une biographie de Salvador Allende, à paraître chez Flammarion, retrace deux siècles de relations entre les États-Unis et leur « arrière-cour » latino-américaine. En six dates-clés, il analyse l’évolution de la puissance étatunienne sur le continent et nuance l’idée d’un impérialisme monolithique et continu.

 De la doctrine Monroe à la doctrine « Donroe »

La série s’ouvre en 1823, avec la doctrine Monroe, souvent perçue comme l’acte fondateur de l’impérialisme étasunien, mais qui apparaît d’abord comme une déclaration anticoloniale visant à protéger les jeunes nations américaines des appétits européens.

En 1904, le « corollaire Roosevelt » marque un tournant : Washington s’arroge désormais un droit d’intervention directe en Amérique latine, inaugurant la politique du Big Stick.

En 1954, le renversement du président guatémaltèque Jacobo Árbenz révèle un impérialisme dicté par les intérêts économiques et la logique de la Guerre froide, dont les effets se prolongent jusqu’aux dictatures militaires formées à l’École des Amériques.

Le coup d’État chilien de 1973 contre Salvador Allende ouvre ensuite un nouveau chapitre : au-delà de la répression politique, le Chili devient le laboratoire mondial du néolibéralisme impulsé par les « Chicago Boys ».

En 2004, la création de l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les peuples des Amériques) par Hugo Chávez et Fidel Castro illustre la contestation latino-américaine de cet ordre néolibéral, tandis que Washington se détourne partiellement de la région et que la Chine y renforce sa présence.

Enfin, l’intervention de Donald Trump au Venezuela en janvier 2026, avec l’exfiltration de Nicolás Maduro, est-elle le signe d’un retour de l’impérialisme ou d’une illusion de puissance, à l’heure où l’hégémonie étatsunienne semble plus contestée que jamais ?

Épisode 1/6 : 1823, la doctrine Monroe, l’Amérique aux Américains

Souvent invoquée pour justifier l’interventionnisme des États-Unis en Amérique latine, la doctrine Monroe portait pourtant un tout autre message à l’origine.

Portrait du cinquième président des Etats-Unis James Monroe (1758-1831) ©Getty – DEA PICTURE LIBRARY

« Nous devons cependant à la bonne foi et aux relations amicales qui existent entre les puissances alliées et les États-Unis de déclarer que nous considérerions toute tentative de leur part pour étendre leur système à quelque partie de cet hémisphère comme dangereuse pour notre tranquillité et notre sécurité. » James Monroe, message adressé au Congrès des États-Unis, le 2 décembre 1823. Ce discours du président américain James Monroe marquera l’histoire des relations entre les Amériques et l’Europe. Alors que Donald Trump évoque aujourd’hui, après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, une doctrine « Donroe » à sa façon, que disait réellement ce texte fondateur ? L’historien Olivier Compagnon, professeur d’histoire contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l’Amérique latine, revient sur le contexte et la signification réelle de cette déclaration historique. (…)

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Épisode 2/6 : 1904, l’impérialisme « à contrecœur »

Depuis les débuts de l’expansionnisme étatsunien à la fin du 19e siècle jusqu’au « corollaire Roosevelt » à la politique du « Big Stick », retour sur la genèse des relations de domination tumultueuses entre Washington et ses voisins du Sud.

Portrait du 26e président des États-Unis, Theodore Roosevelt (1858-1919) ©Getty – Stock Montage

À la fin du 19e siècle, les États-Unis, devenus première puissance industrielle, tournent leur regard vers l’Amérique latine. L’historien Olivier Compagnon, spécialiste de l’Amérique latine, décrypte les étapes de cet expansionnisme qui façonne encore aujourd’hui les relations interaméricaines. L’expansionnisme étasunien vers l’Amérique latine se construit par étapes à partir des années 1890. La première est la convocation du premier congrès panaméricain à Washington, une opération de séduction où les délégués latino-américains découvrent le territoire américain présenté comme « le nouveau lieu de toutes les modernités ». Mais cette approche « soft » suscite la méfiance : le Cubain José Martí publie dès 1891 Nuestra América (Notre Amérique), pointant le danger de cette vocation expansionniste. (…)

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Épisode 3/6 : 1954, United Fruit renverse un pays

De la réforme agraire guatémaltèque aux coups d’État des années 1970, retour sur un siècle d’interventionnisme américain sur le continent latino-américain.

Banderole de protestation devant un site de la United Fruit Company, au Guatemala, le 18 juin 1954, à la veille du renversement du président Jacobo Arbenz ©Getty – Bettmann

En 1952, le président guatémaltèque Jacobo Árbenz, démocratiquement élu, lance une réforme agraire. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas d’un projet communiste mais d’une réforme visant à moderniser l’agriculture. Pourtant, Washington décide d’intervenir. La raison tient en deux mots : United Fruit. Cette compagnie américaine contrôle alors une grande partie des terres du pays, faisant du Guatemala l’une de ces « républiques bananières » d’Amérique centrale. L’historien Olivier Compagnon, spécialiste de l’Amérique latine, souligne la collusion entre pouvoir politique et intérêts économiques : « Qui est le secrétaire d’État ? C’est John Foster Dulles. Qui est le patron de la CIA ? C’est son frère, Allen Dulles. Et ils font partie des deux plus grands actionnaires de la United Fruit. » En juin 1954, la CIA orchestre le renversement d’Árbenz. Lorsque la France et la Grande-Bretagne tentent de protester, Washington exerce un chantage : les Américains menacent de « lâcher » Paris en Indochine et Londres sur le canal de Suez. (…)

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Épisode 4/6 : 1973, le Chili, laboratoire des Chicago Boys

Du coup d’État contre Salvador Allende à l’émergence des Chicago Boys, retour sur un moment clé des relations entre Washington et l’Amérique latine, qui révèle comment les États-Unis ont façonné la révolution néolibérale.

L’attaque du palais présidentiel de La Moneda, à Santiago, au Chili, lors du coup d’État de Pinochet contre Salvador Allende, le 11 septembre 1973 ©AFP

Le 11 septembre 1973, l’armée chilienne renverse le président démocratiquement élu Salvador Allende. Si les avions qui bombardent le palais de la Moneda sont chiliens, la responsabilité des États-Unis est aujourd’hui clairement établie. L’historien Olivier Compagnon, spécialiste de l’Amérique latine, rappelle que « le projet du coup d’État est présent à Washington dès septembre 1970 », quelques jours après la victoire électorale du candidat socialiste et que « le 11 septembre 1973, c’est l’aboutissement de trois ans d’intrigues pour faire tomber ce régime démocratique et révolutionnaire à la fois ».

Selon lui, Allende représentait une menace particulière : « authentiquement marxiste » et « profondément démocrate », il incarnait un second Cuba d’autant plus inquiétant qu’il était « le produit, non pas d’une révolution comme à Cuba en 1959, mais du choix des électeurs ». Les enjeux économiques, notamment le cuivre chilien alors aux mains d’entreprises nord-américaines, pesaient également lourd dans la balance. (…)

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Épisode 5/6 : 2004, l’ALBA face à l’empire

Dans les années 2000, l’Amérique latine vire à gauche et s’impose comme un foyer majeur de contestation du néolibéralisme, portée par des figures comme Hugo Chávez. Alors que les États-Unis détournent le regard de leur « arrière-cour » traditionnelle, la Chine s’implante dans la région.

Hugo Chávez et Fidel Castro, le 3 février 2006 à La Havane, à Cuba ©Getty – Sven Creutzmann / Mambo Photo

L’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez en 1998 ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un contexte de profonde crise sociale et politique. En 1989, le Venezuela subit une cure d’austérité imposée par le FMI, provoquant le « Caracazo », une révolte populaire dont la répression fait environ 3 000 morts. L’historien Olivier Compagnon, spécialiste de l’Amérique latine, souligne que « Chávez est le produit du paradoxe fondamental d’un État potentiellement extrêmement riche, où une part très importante de la population vit dans des conditions inacceptables ». Le Venezuela, alors troisième exportateur mondial de pétrole, compte pourtant la moitié de sa population sous le seuil de pauvreté. Cette situation, combinée à une corruption endémique des partis traditionnels, ouvre la voie à cet outsider qui bénéficiera ensuite d’une décennie de cours du pétrole très élevés pour mener des politiques de redistribution. (…)

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Épisode 6/6 : 2026, l’empire contre-attaque

L’intervention étatsunienne au Venezuela pour enlever Nicolás Maduro au début du mois de janvier 2026 est-elle le signe d’un retour de l’impérialisme ou d’une illusion de puissance ?

Donald Trump s’adresse aux compagnies pétroliennes américaines, à la Maison Blanche, le 9 janvier 2026, quelques jours après son intervention militaire au Venezuela ©AFP – Saul Loeb

Pour Olivier Compagnon, la référence historique la plus pertinente est l’intervention au Panamá en 1989, lorsque les États-Unis avaient capturé le général Noriega, impliqué dans le trafic de drogue. « C’est la bonne référence, parce que c’est aussi l’argument du narcotrafic. » Il estime toutefois qu’il s’agit « évidemment d’un argument d’apparence et d’un argument fallacieux », rappelant que la principale menace sanitaire aux États-Unis est aujourd’hui le fentanyl, dont la géopolitique implique la Chine et le Mexique, non le Venezuela. L’historien pointe le véritable objectif de l’intervention : les premières réserves pétrolières mondiales. (…)

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