🇵🇪 Pérou. «Le retour de l’ordre. Le fujimorisme 2.0 s’allie au club de la droite» (Omar Coronel / Nueva sociedad / Traduction par À l’Encontre / fr.esp.)
À sa quatrième tentative, Keiko Fujimori (Force populaire-Fuerza Popular) a finalement remporté la présidence du Pérou. Après avoir perdu de quelques dixièmes en 2021 et 2016, Keiko Fujimori l’a emporté cette fois-ci également de quelques dixièmes – 9 223 396 suffrages contre 9 173 755 pour Roberto Sánchez Palomino (Ensemble pour le Pérou), après avoir réuni les votes de l’extérieur favorable à Keiko Fujimori– ce qui reflète un pays apparemment divisé presque exactement en deux camps : le fujimorisme et l’antifujimorisme.
Leer en español : «¿Vuelve el orden?»: el fujimorismo 2.0 suma a Perú al club de la derecha
Que s’est-il passé ?
Malgré une décennie de crise politique et cinq ans d’érosion démocratique, le Pérou a réussi à organiser des élections libres et compétitives.
La coalition autoritaire qui, depuis 2022, gouverne depuis le Congrès s’est emparée de presque toutes les institutions susceptibles de limiter son pouvoir, à l’exception de certaines instances judiciaires et des organismes électoraux. Cependant, en supprimant les primaires ouvertes, simultanées et obligatoires (PASO), elle a cherché à fragmenter encore davantage l’offre électorale déjà dispersée : sans ce filtre, on a compté 35 candidatures à la présidence.
Au premier tour, Keiko Fujimori s’est qualifiée pour le second tour avec 17 % des voix et Roberto Sánchez avec à peine 12 % ; à eux deux, ils ont représenté moins de 30 % des suffrages valides. Il s’agit là d’une singularité dans la région, qui témoigne d’une fragmentation électorale extrême. La grande majorité des 35 candidats est restée en dessous de la barre des 10 %. Une défaillance logistique de l’organisme électoral à Lima, bastion de Rafael López Aliaga, l’ancien maire d’extrême droite de la capitale [membre de l’Opus Dei, en lien avec Vox et admirateur de Donald Trum] et candidat à la présidence, a fourni à ce dernier un prétexte pour dénoncer une fraude et appeler à une « insurrection civile » qui s’est essoufflée en quelques semaines.
Le second tour s’est à nouveau joué à quelques dixièmes près, comme en 2016 et 2021, bien que pour la première fois en faveur de Keiko Fujimori. Il est à noter que chacune des régions a reconduit son vote de 2021 : Roberto Sánchez a conservé les circonscriptions qui avaient voté pour Castillo et Fujimori a conservé les siennes. Bien que Sánchez ait amélioré les résultats de Castillo auprès des classes moyennes de Lima, il n’a pas obtenu le même niveau de soutien dans le bastion castilliste de la sierra sud, où Fujimori a progressé. Sánchez s’est imposé de justesse sur l’ensemble du territoire national, mais l’avance de Fujimori parmi les électeurs de l’étranger a renversé le résultat.
Pourquoi ?
Il convient de s’attarder sur Keiko Fujimori, au-delà de son nom de famille. Contrairement à une grande partie des dirigeants des nouvelles droites latino-américaines, la dirigeante de Fuerza Popular est loin d’être une outsider. Elle est, au contraire, l’une des femmes politiques les plus professionnelles du Pérou. Elle est entrée au Congrès en 2006 et, depuis lors, elle a bâti ce que son père a toujours rejeté : un parti. Fuerza Popular – qu’elle préside depuis 2010 et qui a obtenu 14,66 % des suffrages dans un paysage partisan fragmenté – est devenu sous sa direction la principale organisation politique du Pérou. Mais son leadership n’est pas celui d’un caudillo charismatique : elle dirige son groupe parlementaire dans l’ombre, apparaît peu et ne se rapproche des gens que principalement en période de campagne.
Sa figure est en outre entachée d’une longue bataille judiciaire : trois périodes de détention provisoire pour blanchiment d’argent présumé dans l’affaire Odebrecht [la firme de construction brésilienne qui « arrosait » des personnalités pour obtenir des commandes publiques], bien que l’accusation principale ait été annulée en 2025 par le Tribunal constitutionnel, dont les membres avaient été désignés par un Congrès fortement influencé par le fujimorisme.
Le vote en sa faveur allie la nostalgie de « l’ordre » et de la croissance économique des années 1990, celles du gouvernement dictatorial de son père, au soutien dont elle bénéficie en tant qu’héritière capable de gérer son héritage.
Pour comprendre la première défaite de l’antifujimorisme depuis l’année 2000, il faut prendre en compte des facteurs externes et internes. Au premier tour, Keiko Fujimori s’est distinguée en consolidant un message clair et efficace : «Le retour à l’ordre », dans un contexte où la lutte contre la criminalité est devenue la principale revendication des citoyens/citoyennes et où des personnalités telles que Nayib Bukele [président de la République du Salvador depuis juin 2019] sont très appréciées. Son message faisait ouvertement référence au souvenir du gouvernement autoritaire d’Alberto Fujimori. Elle a explicitement déclaré : «Je veux gouverner comme mon père » et a proposé des juges anonymes ainsi que le retrait de la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) pour lutter contre la criminalité avec une « main de fer ». Elle a affirmé ce discours sans modération et l’a articulé efficacement lors des débats, domaine dans lequel elle possède plus d’expérience que n’importe quel autre candidat.
Tout cela permet de comprendre que, malgré le pourcentage élevé de votes contre elle, Keiko Fujimori ait amélioré son score au premier tour (avril 26) : en 2021, elle n’avait obtenu que 13 % ; elle a désormais atteint 17 %, soit environ 700 000 voix supplémentaires, principalement à Lima et sur la côte nord et centrale. Cela s’explique en partie par la faiblesse de ses concurrents au sein de la droite. López Aliaga, son principal rival dans ce camp, a mêlé des propositions farfelues en matière de sécurité – telles que des prisons dans la jungle surveillées par des serpents – à une « bataille culturelle » liménienne [à Lima, contre l’avortement, la « théorie du genre »] qui ne correspond pas à la demande nationale d’ordre. Fujimori a su tirer parti de ce vide avec un message plus crédible et plus rigoureux.
Cependant, pour le second tour du 7 juin, elle n’a pas fait grand-chose. Bien qu’elle ait sillonné des régions qui lui avaient historiquement échappé, Keiko Fujimori n’a pas tenté de se rapprocher de l’électeur·trice modéré·e. Elle n’a pas non plus sollicité la bénédiction télévisée de pasteurs conservateurs, comme lors des élections précédentes. De plus, sa participation au débat avec Roberto Sánchez a été terne. Pour la première fois, elle a été confrontée à un adversaire vif dans ses réponses et doté d’une meilleure capacité de communication, ce qui l’a mise nettement mal à l’aise. Tout cela a semblé freiner sa progression dans les intentions de vote au cours de la dernière semaine précédant les élections.
Du côté des principaux médias nationaux, basés à Lima, le parti pris systématique en faveur de Fujimori s’est répété. Ils ont martelé l’idée du « plus grand mal » que représentait Sánchez, en soulignant sa revendication du pouvoir et la tentative d’autocoup d’État de Pedro Castillo –qu’il promettait d’amnistier –, son alliance avec des acteurs radicaux et sa promesse d’une Assemblée constituante, qui menaçait de changer le modèle économique.
L’impact de ce dernier point pourrait expliquer une constatation de l’économiste Alejandro Palomino : les villes de l’intérieur, où les niveaux économiques d’avant la pandémie ne se sont pas encore rétablis – et où, de ce fait, la crainte d’une nouvelle perturbation du modèle est plus profondément ancrée –, avaient voté pour Castillo, mais plus dans la même mesure pour Sánchez. En revanche, les zones rurales qui se sont redressées ou ont vu leur situation s’améliorer, où cette crainte n’a pas joué, ont maintenu leur vote en faveur de Castillo. (…)
(…) Lire la suite de l’article ici
Pour rappel, voir :
– Au Pérou, Keiko Fujimori officiellement élue présidente avec 50,13 % des voix (Le Monde / AFP)
– Pérou : chroniques d’élections manipulées et d’une fraude annoncée (Françoise Chambeu / France Amérique Latine)
– Présidentielle au Pérou : dans l’attente des résultats définitifs (revue de presse)
